Jour 220 (30/04/10)
Huangcaoling(黄草岭)-Lüchun(绿春)
Province du Yunnan(云南省)
- 44km -
Levés à 7h30, nous allons prendre un petit dèj sous forme de… (je vous le donne en mille!)… Café? Jus de fruits? Céréales? Tartines beurrés? Confiture? Pains au chocolat? Croissants? Chaussons au pommes? Pains au raisins? Rien de tout ça, évidemment… Même pas un Pépito, Petit Écolier ou un Prince! Seulement un bol de nouilles… Pas le choix!
Andy ne sentant pas bien, allant même jusqu’à gerber une galette derrière le boui-boui, nous traînons un peu. Une fois qu’il va mieux, nous décollons de nos chaises et reprenons la route. Très vite, nous attaquons une très longue montée. Je me détache assez vite, d’autant qu’Evan fait des poses répétées auprès d’Andy, qui n’est pas totalement remis.

C'est pas dans "Inspecteur la bavure" que Coluche se retrouve dans ce genre de situation dans sa caisse?
Vers midi, bien qu’arrivé à un village, je ne m’arrête pas pour bouffer, car je suis trop impatient d’arriver à Lüchun (绿春), comté où nous aurons une journée entière de répit. Une tactique assez risquée, car bien que les 5 kilomètres soient en descente, tout le reste monte… sur une distance de 20km!!! Et entre les deux, aucun bleds, aucun resto, pas même la moindre petite épicerie. Même très peu de gens. Ce n’est qu’une fois toutes les 15 minutes que je tombe, soit sur un pécord qui promène ses vaches, soit sur une lbx qui repique du riz, soit sur un ouvrier camionneur. Même les véhicules se font rares.
Par conséquent, alors que les deux autres, qui sont déjà loin derrière, ont décidé de déjeuner, j’use mes dernières ressources pendant de longues heures. Heureusement: je ne manque pas d’eau! C’est déjà ça…
À 10km du but, plus épuisé que jamais, et souffrant d’une très forte douleur au mollet droit qui s’intensifie, je pédale au ralenti. C’est donc avec soulagement que je me rends compte que le reste du parcours est en descente. Arrivé à Lüchun, dans ce bled où toutes les enseignes sont notées en chinois, mais aussi en lettres latines, très probablement transcription de la langue hani (哈尼语), je trouve vite un hôtel. Il n’est que 15h30. Les autres n’arrive qu’à 18h!
Le soir, je vais seul dans un shaokao (烧烤, barbecue): l’occasion pour moi de me bourrer de bidoche. La patronne, une Han pas très loquace originaire de Kunming (昆明), chef-lieu de la province, me dit être venue s’installer ici pour vivre avec son mari, un Hani local. Voyant qu’il pleut actuellement, je l’interroge sur la sécheresse:
- “你们这里干旱厉害吗?” (« La sécheresse ici est importante? »)
- “不厉害!这里天天都下雨!” (« Pas du tout! Ici, il pleut tous les jours! »)
- “那,哪里厉害?” (« Alors, ça sévit où? »)
- “我也不知道!” (« J’en sais rien! »)
Bon… Cette fameuse « sécheresse du siècle » du sud-ouest de la Chine a vraiment l’air d’être très localisée… Après cette bonne bouffe, je rentre tranquillement me reposer.
Jour 221 (01/05/10)
Lüchun(绿春)
Province du Yunnan(云南省)
Aujourd’hui, c’est donc une journée placée sous le signe de la glandouille.
L’après-midi, Evan fait une sortie pour en apprendre davantage sur les Hani. Quant à moi, trop crevé, je reste tranquille dans la chambre, tout comme Andy. Je ne sors que pour bouffer, et ai par ailleurs l’occasion de goûter une excellente boisson confectionnée par une petite vieille: le jus de papaye (木瓜水). Lorsqu’en bouffant, je demande s’ils comprennent les transcriptions latines présentes sur les enseignes, on me répond:
- “我们不懂英语!” (« On ne comprend pas l’anglais! »)
Marrant, car il s’agit en fait d’une transcription latine de la langue hani! Apparemment, presque personne ne comprend cette écriture…
Le reste de la journée: rien de bien passionnant. Evan a rencontré des lbx qui lui ont filé des infos un peu loufoques sur cette culture hani, que les jeunes générations ont manifestement tendance à laisser en désuétude.
N’ayant pas pu apprendre des tonnes de connaissances sur cette ethnie, j’ai dû grappiller quelques infos sur Internet. En voici une synthèse. Infos notamment prises sur Wikipédia (pages: Hani, 哈尼族, langue hani, 哈尼语, etc) et Baidu (page: 哈尼族服饰)…:
LES HANI (哈尼族)
NOMBRE ET ORIGINES
Selon un recensement de 2000, les Hani seraient au nombre de 1,44 millions. Ils font aussi partie des 54 ethnies du Vietnam, où ils sont 17.500, et on en trouve également au Myanmar, au Laos et en Thaïlande. Les Hani sont descendants des Qiang (羌族, une ethnie tibétaine qui existe toujours).
LANGUE
Le hani est une langue tibéto-birmane et tonale (4 tons), et divisée en trois dialectes principaux. Comme c’est aussi le cas chez beaucoup d’autres minorités de la région, cette langue ne se transmet que par voie orale. Auparavant, seuls la gravure sur bois ou l’art des nœuds de cordes permettaient de faire passer un message. En 1957, le gouvernement a mis au point une écriture basée sur l’alphabet latin et basée sur la romanisation du dialecte de Lüchun (绿春), que quasiment personne ne maîtrise. Aujourd’hui, environ 500.000 locuteurs hani en Chine, soit environ un tiers de l’ethnie.
CROYANCES ET TRADITIONS (quasiment disparues)
Les traditions orales Hani affirment qu’ils descendent du peuple Yi (彝族), mais qu’ils les ont quitté pour former une nouvelle tribu il y a 50 générations. L’une de leurs traditions orales consiste à réciter tous les noms de leurs ancêtres, du premier membre de la famille Hani jusqu’au récitant. C’est l’un des nombreux aspects du culte voué aux ancêtres. On complimente une personne en disant du bien de ses géniteurs. Ils croient également aux esprits de la forêt (chaque village possède une porte qui leur est réservée) et vouent également un “culte au riz”, qui est présent dans toute cérémonie de guérison, mariage, etc… Animistes, les Hani respectent les dieux des rizières qu’ils honorent pour les semailles comme pour les récoltes. Le sorcier, appelé “migu”, le visage dissimulé sous un masque de cérémonie, apaise les esprits pour éviter les pénuries et protéger le village des calamités naturelles. Le buffle est un compagnon fidèle des Hani. Sacrifié à la mort de son maître, il lui servira de guide dans l’au-delà. L’enfant porte d’abord un nom d’animal qui le protège des démons.
SOCIÉTÉ (phénomènes quasiment disparus)
Le modèle hani privilégie l’entité à l’individu. Exemple: une personne malade devra aller vivre en contrebas du village, afin que ses déchets ne contaminent pas les familles saines. Les jumeaux sont également très mal perçus (cela irait jusqu’à leur élimination systématique dans certains villages, coutume qui tombe lentement en désuétude.) car ils mettent en péril le clan par la relation forte qui les unit entre eux, au détriment du clan.
AGRICULTURE
On peut voir de nombreux villages Hani dans la contrée de Yuanyang (元阳), là même où l’on vient du monde entier admirer les célèbres rizières en terrasses. Les Hani sont réputés pour leur art de sculpter en terrasses les rizières qu’ils cultivent. Ils ont édifié une véritable civilisation du riz. En développant la riziculture en terrasses, les Hani ont acquis une parfaite maîtrise des techniques d’irrigation. L’eau est captée dans des sources d’altitude. Elle est ensuite canalisée par de petites rigoles qui la distribuent dans les différentes parcelles à inonder. Un système de régulation permet d’évacuer les surplus des fortes pluies et de maintenir l’humidité en cas de sécheresse. Les hommes labourent les parcelles 5 fois par an avec leurs buffles. Chaque hiver, des centaines de villageois creusent de nouvelles rizières et remblaient les anciennes. La région des monts Aïlao est peuplée de Hani mais aussi de Yi (彝族). Ces deux ethnies ont souvent fait alliance dans le passé pour résister à la domination des Han, majoritaires en Chine. Aujourd’hui, elles s’associent pour rembayer les anciennes rizières et en creuser de nouvelles. À l’automne, la récolte du riz mobilise tout le village ; isolés du monde ils moissonnent encore à la main. Ils produisent aussi du maïs, du soja et du thé, dont certains plants sont millénaires.
COSTUMES
Les Hanis sont particulièrement remarquables pour la richesse des costumes des femmes, notamment du couvre-chef qui en dit long sur la personne qui le porte (statut social, nombre d’enfants, origine géographique et clanique, etc.). Les couleurs dominantes des tenues vestimentaires sont le noir et l’indigo. Ce sont des orfèvres de l’argent remarquables, spécialisés dans le ciselage. Auparavant, les hommes portaient en général des bracelets en argent, représentation des forces de la nature telles les dents du tigre et la fleur de lotus, les montagnes et les plaines (symboles opposés) pour préserver leur place dans l’équilibre du monde. Le bracelet est pour eux une amulette très puissante. Des bracelets sont noués aux poignets des gens malades ou de ceux qui s’apprêtent à un long voyage.
Aujourd’hui, les hommes s’habillent de « vêtements han » (汉族的衣服), comme ils disent, c’est-à-dire de vêtements d’influence occidentale. Seules les femmes, pour la plupart, portent au moins un chapeau caractéristique des Hani.
MAISONS-CHAMPIGNONS
Les maisons-champignons (蘑菇房) sont des habitations typiquement hani, en forme de champignons, et sont construites en pierres, briques, bois et roseau.
FÊTES
Les Hanis célèbrent des fêtes qui leur sont propres, comme entre autres:
- le 10ème mois (十月年), fête de 5~6 jours pendant laquelle on sacrifie des porcs et des poulets et on organise de grands buffets de rue (长街宴);
- le 6ème mois (六月年) ou kuzhazha (苦扎扎), fête de 3~6 jours pendant laquelle on s’adonne à toutes sortes d’activités ludiques (danses, chants, etc) on sacrifie un bœuf.
Jour 222 (02/05/10)
Lüchun(绿春)-Guilong(规龙)
Province du Yunnan(云南省)
- 30km -
Après cette pause, nous quittons assez tôt notre hôtel afin de partir à la découverte de la ville et de son importante communauté hani. Nous allons donc prendre notre petit dèj puis errons dans le marché de la ville, inondé de monde, de costumes et de chapeaux de toutes formes et de toutes les couleurs. Chacun vient acheter ou vendre fruits, légumes, outils, tabac, engrais, bassines, viande, tofu, mais aussi bien entendu porcs, volailles, etc. Les cris stridents des porcelets, transportés dans une petite cage ou plus souvent trimbalés en laisse (enfin… en corde!), rend vite l’atmosphère très pesante.
Nous rentrons ensuite à l’hôtel et repartons. Bien que crevé, je pars en tête, et vers midi, au bout d’une petite heure de route, un lbx assis devant chez lui, sur le bord de la route me fait signe et me propose de rester manger. Je m’arrête donc, et apprenant qu’il appartient à l’ethnie Hani, descend de mon vélo sans trop hésiter. Evan et Andy me rejoignent quelques 10 minutes plus tard. Une magnifique journée lbx se profile pour nous!
Notre ami, qui s’appelle Ma (马), est un gars très particulier. Alors que sa femme, qui s’affaire silencieusement autour de la maison coiffé de son chapeau noir accompagné d’une queue de cordelettes rouges, lui devient vite très loquace. Bien souvent, il nous sort une expression, un proverbe ou même une comparaison salace. Petit, assez costaud, ses petits yeux et sa moustache
lui donnent un petit air de mafieux. Une impression qui va se concrétiser au fil de notre conversation.
Comme la plupart des hommes hani, il ne porte pas d’habits typiques. Seules les femmes poursuivent plus ou moins la tradition. Il n’est pas du tout l’image du gars traditionnel. Il serait plutôt l’incarnation du pragmatisme et de l’opportunisme. Après avoir servi plusieurs années dans l’armée, il s’est reconverti dans le commerce, qui lui a donné l’occasion de voyager dans la plupart des régions du pays, mais également dans les pays du sud-est asiatique. Illégalement, la plupart du temps! Les frontières sont tellement longues et difficiles à surveiller, qu’il n’est pas bien difficile de les traverser. D’autant qu’en tant que Chinois du sud, rien ne le distingue physiquement d’un laotien ou d’un birman… Mais linguistiquement, comment fait-il pour communiquer?
- “东南亚国家70%都是华人。而且哈尼族也很多。用哈尼话或者彝族话沟通就可以!” (« Dans les pays d’Asie du sud-est, il y a 70% de Chinois. Il y a aussi beaucoup de Hani. Je peux donc communiquer en hani, ou bien en yi. »)
- “你还会彝族话?” (« Tu parles aussi le yi? »)
- “会!习惯了!哈尼话,彝族话,苗族话,…” (« Oui! Je suis habitué! Hani, yi, hmong, … »)
La preuve: quelques instants plus tard, une voisine yi, qui vient nous faire un petit coucou, échange avec lui quelques mots dans sa langue ethnique.
Puis je lui demande quel genre de commerce il exerçait:
- “什么都做!” (« Je faisais de tout! »)
- “什么都做?” (« De tout? »)
- “不太好说…” (« C’est pas facile à dire… »)
- “不太好说?” (« Pas facile à dire? »)
- “我在那里做的生意有象牙, 鹿茸,还有… 那个,那个… 就是那个嘛…” (« J’y ai fait du commerce d’ivoire, de bois de velours et de… comment dire… tu sais, le truc là… tu vois… »)
- “鸦片?” (« L’opium? »)
- “对!” (« Oui! »)
Un vrai petit trafiquant ce Ma! Pas étonnant qu’il aie ce petit air d’ancien taulard!
Mais qu’est-ce donc que ce ‘bois de velours‘? Tout simplement des cornes de cervidés. Un médicament qui file la pêche et possède des vertus principalement aphrodisiaques. Et comment cela se consomme-t-il? Ma, évidemment, détient la recette du tonnerre, celle du bouillon de pigeon au bois de velours (鹿茸炖鸽子汤):
- “你炖个鸽子加鹿茸,炖2~3个小时。到了9点,开始吃。吃完了躺下睡觉。第二天醒来的时候就没办法起床。根本就起不来!” (« Tu fais mijoter un pigeon avec du bois de velours, et tu laisses mijoter comme ça 2 ou 3 heures. À 21h, tu peux commencer à le bouffer. Après, tu t’allonges et tu dors. Le lendemain, au réveil, pas moyen de se lever. Impossible! »)
- “为什么起不来呢?” (« Pourquoi? »)
- “你出汗,没法动!腿动不了!” (« Tu transpires et tu ne peux plus bouger! Tu ne peux plus bouger tes jambes! »)
Waouh…! Ça a l’air terrible! Ce mec-là n’a vraiment pas hésité à transgresser les règles pour faire son beurre. Mais comme il le précisera plus tard:
- “不走私怎么赚钱,冒险大钱就多!” (« Sans trafic, comment gagner sa thune. Plus tu prends de risques, plus tu gagnes de thune! »)
Excellent! Mais revenons un moment à des sujets plus soft…
Le vieux Ma mène aujourd’hui une vie apparemment bien pépère. Ses anciennes activités lui ont-elles permis de couler une retraite tranquille? Pas impossible… Mais ce n’est pas la seule raison. Aujourd’hui encore, il continue à gagner son pain. Il possède quelques mu (亩, 1 mu = 1/3 ha) de plants de thé, mais ce n’est pas avec cela qu’il s’enrichit. Âgé aujourd’hui de 60 ans, il se dit trop vieux pour entretenir tout ça. D’autant que c’est fatigant et que ça ne rapporte pas forcément des mille et des cents. Il se contente d’aller de temps en temps cueillir quelques feuilles de thé pour sa consommation personnelle, et c’est tout. À part le thé, il a également de l’anis (八角), mais aussi et surtout du dendrobium (黄草 ou 铁皮石斛), qu’il fait pousser en coopérative avec deux autres personnes. Il est possible d’en récolter entre 100 et 450 livres le mu, en fonction du cultivateur. Certains ayant la main plus verte que d’autres. En tout cas cela se vend très cher: à trois, il en tirent 330.000 yuan chaque année! Mais pas question que les femmes ils touchent:
- 这个事情是你管的还是你老婆管的?” (« Ce truc, c’est toi qui t’en occupes ou bien c’est ta femme? »)
- “女人不行!要男人管!女人养猪,养鸡,洗衣服还差不多!” (« Les femmes ne peuvent pas s’en occuper! Il faut un homme! Les femmes ne sont bonnes qu’à élever les porcs et les poules et à laver les fringues! »)
Un truc est sûr: il ne fait pas partie d’une quelconque association féministe!
Quand je lui fais remarquer qu’en tant qu’ancien enfant des grandes villes, j’ignore tout des travaux de la ferme, il dit:
- “你们连韭菜和小麦都分不清!” (« Vous ne seriez même pas cpable de différencier de la ciboulette chinoise du blé! »)
- “这个还是能分得清!” (« Si, quand même! »)
- “公主和母猪你分得清吗?” (« Tu sais faire la différence entre un cochon et une truie? »)
- “这个很简单!只要看下面就可以啊!” (« C’est très facile! Il suffit de regarder en bas! »)
- “那植物你分得清吗?” (« Et chez les plantes? »)
- “什么?” (« Comment ça? »)
- “植物也有公的母的!” (« Chez les plantes aussi, il y a des mâles et des femelles! »)
- “有吗?” (« Ah bon? »)
- “有!” (« Oui! »)
- “那,怎么分?” (« Alors comment on les distingue? »)
- (Evan, pour déconner:) “这个也一样要看下面吗?” (« Là aussi faut regarder en bas? »)
Nous l’interrogeons ensuite sur les coutumes hani, et notamment les croyances. Lorsque nous lui parlons d’animisme (万物幽灵), cela ne lui parle pas beaucoup. Mais il y a, selon lui, deux types de pratiques:
- “有一种是去森林拜天龙和地龙,希望五谷丰登,六畜兴旺。还有的去庙里在三个照片前面拜祖宗。” (« Il y a une croyance qui veut que l’on aille dans la forêt prier le dragon de la terre et le dragon du ciel, en espérant que les céréales soient florissantes et que le bétail soit en bonne santé. Il y a encore un truc où l’on prie les ancêtres devant trois photos. »)
Il connaît à peu près les pratiques, mais quant à savoir de quel ‘religion’ il s’agit, il n’en a aucune idée. Mais d’après ce qu’il dit, il y aurait donc un peu d’animisme et de confucianisme. Et puis sans doute aussi un peu de bouddhisme, car des posters de Bouddha sont accrochés sur son mur!
Concernant les fêtes, il y en a une importante, c’est le 6ème mois (六月年), qui tombe… aujourd’hui! Incroyable…! On a trop de bol! D’autant qu’il nous invite à rester pour bouffer ce soir avec lui. Il nous dit même qu’il nous amènera au village, dans les montagnes, pour participer à l’ambiance festive propre à ce jour, notamment avec des jeux de ballons et le sacrifice d’un bœuf, qui ne peut se faire qu’au village! Cette fête du 6ème mois, nous explique-t-il, marque le début d’une nouvelle période de l’année: le travail printanier est terminé, la nature pousse en fonction du soleil (春工完成,万物生长靠太阳), c’est-à-dire que l’homme a fait sa part du labeur, il doit désormais s’en remettre aux dieux pour espérer une bonne récolte et un bétail en bonne santé. Mais comme il le précise:
- “信者有,不信者无!” (« Les miracles ne se réalisent que pour ceux qui veulent bien y croire! »)
Après la Fête du 3-3 avec les Zhuang, nous avons aujourd’hui la Fête du Sixième mois avec les Hani… On n’est pas malchanceux! D’autant que ça ne le dérange pas du tout, car il est tout seul avec sa femme. Ses trois enfants ne vivent plus avec eux. Même sa fille, pourtant toujours célibataire, vit toute seule à Kunming, le chef-lieu de la province. Ses deux frères, qui n’aiment pas vraiment bosser (et on ne va pas les en blâmer) ne rentrent voir leurs parents que deux ou trois fois par an.
Impossible de parler des enfants sans évoquer la question du mariage. Ici, chez les Hani – où du moins dans le clan dont il fait partie -, la tradition est que la famille du mari offre de l’argent à celle de la femme, une sorte de compensation pour avoir élever leur fille pendant tant d’années. On donne ce que l’on peut, et si la somme n’est pas très élevée, rien n’interdit de compléter plus tard. Puis pendant la cérémonie, la coutume veut que l’on sacrifie un bœuf. Mais attention, bien qu’il faille donner une certaine somme à la famille de la mariée, cela ne signifie en aucun cas que les Chinoises soient vénales:
- “中国女的不在乎钱!” (« Les Chinoises se moquent de l’argent! »)
Euh… Il est gentil, l’ami Ma, mais quand même… On n’est pas vraiment nés de la dernière pluie!
En tout cas, ici, comme dans toutes les campagnes de Chine, les gens étant souvent oisifs et sans instruction, les ragots circulent facilement. Il s’agit donc de faire bonne figure devant les voisins pour que la réputation de la famille ne soit pas entamée. D’où la nécessité de faire en sorte de se caser le plus tôt possible, d’avoir une vie de famille et des enfants. Les jeunes sont donc confrontés à une certaine pression:
- “你如果快到30岁还没结婚的话,那不好!我们这里很爱说闲话。不是说想骂他或者想害他。只是开玩笑。几个邻居一起吃饭喝酒的时候聊着聊着,会提到别人说“他这么大怎么还没有女朋友呢?怎么还不结婚?他是不是那里你有问题?”。不找老婆你就不是个男子汉!!!” (« Si à presque 30 ans tu n’es toujours pas marié, c’est pas bon! Ici, on aime bien cancaner. C’est pas que l’on veuille insulter ou bien nuire à quelqu’un. Mais c’est juste pour plaisanter. Quand les voisins se réunissent pour bouffer ou boire, on discute, on discute, et on peut parler d’un tel en disant « À son âge, pourquoi est-ce qu’il a toujours pas de petite amie? Pourquoi il ne se marie pas? Est-ce qu’il a un problème quelque part? » Si tu cherches pas de femme, t’es pas un mec! »)
Lui, cependant, s’est marié très tard. Après avoir voyagé un peu partout, dans le cadre de l’armée d’abord, puis pour le business ensuite, il n’est revenu que très tard dans son bourg. Et c’est à une trentaine d’année qu’il s’est mis à la recherche d’une femme. Il se vente même d’avoir choisi la meilleure parmi trois prétendantes:
- “那证明你很厉害!” (« Ça montre que t’es balèze! »)
- “不厉害!都是靠嘴巴!” (« Non! J’ai la tchatche! »)
Les femmes n’ont depuis déjà bien longtemps aucun secret pour lui. Ayant traficoter de la drogue en Aser du sud-est, il n’y aurait rien d’étonnant qu’il aie fréquentée le milieu de la prostitution. Voire plus:
- “有人卖老挝和越南的姑娘到中国。” (« Il y a des gens qui vendent des filles du Laos ou du Vietnam en Chine. »)
- “是吗?卖给谁?” (« Ah bon? Ils les vendent à qui? »à
- “卖给山东人或江苏人,因为他们那里男的多女的少。一个姑娘要3万块钱。” (« À des gars du Shandong ou du Jiangsu, parce que là-bas il y a plus d’hommes que de femmes. Une fille coûte 30.000 yuan. »)
- “3万?不贵!” (« 30.000? C’est pas cher! »)
- “对,不贵。而且她们很好。能当非常好的老婆!有的很麻烦,很不愿意走!可是结婚了以后她们对老公非常好!” (« Ouais, c’est pas cher. Et en plus elles sont très gentilles. Elles peuvent devenir de très bonnes épouses! Y’en a qui sont chiantes et qui veulent pas venir! Mais une fois mariées, elles sont très gentilles avec leur mari! »)
- “3万?真的很便宜!” (« 30.000, c’est vraiment bon marché! »)
- “还有更便宜的!2万,1万,什么价格的都有!” (« Et y’en a des encore moins chères! 20.000, 10.000. Y’en a pour toutes les bourses! »)
- “可是1万的肯定长得很丑!” (« Mais celles à 10.000 sont sûrement très moches! »)
- “不!跟丑不丑没关系!她们 并不是不漂亮。可是她们很矮,而且脑子不发达。” (« Non! Aucun rapport avec la mocheté! Elle ne sont pas moches. Mais elles sont très petites, et leur cerveau n’est pas très développé. »)
- “哦~~~这样子?” (« Ah… ok! »)
- “可是很听话!” (« Mais elles sont très obéissantes! »)
Bien qu’il ne l’avoue pas directement, pour en parler avec autant de précision, je suis vraiment quasi-certain qu’il s’est mouillé un temps dans ce genre de commerce! On n’est vraiment tombé sur un drôle de numéro!
Après cette bonne marrade, Evan a tellement bu de thé qu’il demande à aller aux toilettes:
- “马先生。请问您这里有厕所吗?” (« M. Ma. Il y a des toilettes ici? »)
- “没有!” (« Non! »)
Silence…
- “没有厕所?” (« Y’a pas de toilettes? »)
- “没有!” (« Non! »)
- “那… 那… 怎么办?” (« Euhh… Alors… Je fais comment? »)
- “就到外面去!” (« Tu vas dehors! »)
- “哪里?” (« Où ça? »)
- “随便找个地方就可以!” (« Tu vas où tu veux! »)
À la Robinson!
Pendant qu’Evan est partie arrosé les plantes, je demande à Ma si la sécheresse n’a pas fait trop de ravage ici. Il se lève, puis me montre la carte du monde qui est placardée sur son mur en disant:
- “没有,你看!我们这里在太平洋和印度洋之间。很潮湿!” (« Non, regarde! Ici, on est entre l’Océan Pacifique et l’Océan Indien. C’est très humide! »)
Même si cela ne justifie sûrement pas tout, on s’aperçoit quand même que notre ami n’est pas le dernier des cons. Ce qu’il explique en disant:
- “脑子不聪明嘴巴没的吃!” (« Si t’as pas de cerveau, t’as pas de quoi bouffer! »)
Il nous dit adorer la géographie, et feuilleter de temps en temps son atlas quand il n’a rien à faire. Il sait par exemple que le Détroit de Béring se situe entre l’Alaska et la Russie. Du jamais vu chez un lbx, surtout un lbx de campagne!
- “大千世界无趣不有!” (« Dans ce vaste monde, il faut s’intéresser à tout! »)
Plus jeune, il connaissait même le chef d’Etat de 70 pays. Mais maintenant, il nous explique qu’à 60 ans, il a un peu plus de mal à retenir tous ces noms, d’autant qu’ils changent tout le temps. C’est d’ailleurs, ajoute-t-il, le mauvais côté des dirigeants étrangers:
- “你们经常换新的领导。那样不好!” (« Vous changez tout le temps de dirigeant. C’est pas bon! »)
- “因为我们每次都很失望。他们每次都让我们以为会有变化,可是上了台他们什么都不做!” (« Parce qu’on est tout le temps déçus. À chaque fois, ils nous font croire qu’il y aura des changements, mais une fois qu’ils sont au pouvoir, ils ne font rien! »)
- “所以不用换!这是没办法!前门拒虎,后门进狼!” (« Donc, c’est pas la peine de changer! On y peut rien! Tu chasses le tigre par la porte de devant, et un loup arrive par la porte de derrière! »)
Sur ces bonnes paroles, il nous invite à rester nous reposer pendant qu’il s’affaire à préparer le dîner. Le dîner? Nous n’avons même pas encore déjeuné et nous crevons la dalle. Heureusement, Evan sort en loucedé quelques cacahuètes qu’il garde en rab en cas de dèche!
Lorsque nous sortons pour demander à notre hôte, en train de plumer un canard fraîchement égorgé devant sa petite porcherie où grouinent deux porcs noirs, si nous pouvons lui donner un coup de main, il nous dit:
- “不用了!你们在里面休息就算是帮我!” (« Pas la peine! La meilleure façon de m’aider, c’est de rester vous reposer à l’intérieur! »)
Malgré nos insistances répétées, il ne nous laissera donc pas l’aider. Et afin de na pas le déranger, nous décidons de faire un petit tour, et tombons sur deux ou trois familles qui nous invitent à rester bouffer avec elles. Mais de crainte d’offenser Ma, nous refusons poliment et partons, de l’autre côté du pont, vers la fonderie de manganèse. Le contre-maître nous laisse gentiment faire une petite visite des lieux. En haut: des ouvriers remuent à tour de rôle à l’aide de très longues pelles les minéraux fraîchement extraits. En bas: une sorte de lave s’écoule dans le fleuve pour dégager une fumée presque irrespirable qui vient embrumer le pont avant de s’envoler dans les airs.
Après une petite heure à errer, nous rentrons chez Ma, que nous croisons sur son vélo:
- “吃饭了!你们先回去!我去买酒!” (« À table! Rentrez en premiers! Je vais acheter de l’alcool! »)
Il n’est que 16h30, mais bon… Pourquoi pas! Nous nous asseyons. Puis il revient avec une bouteille en plastique d’environ un gallon de baijiu à 37°. Encore une soirée qui risque de mal se terminer…
Sur la table, nous avons différents bols de bouffe: du porc, bien évidemment, du canard, du sang de canard avec des légumes verts, du tofu ainsi qu’un petit plat de pousses de bambou. Et Ma de préciser:
- “除了这个猪肉以外,其他都是绿色食品!” (« À part le porc, tout le reste est bio! »)
Non seulement je ne crois pas qu’il existe en Chine une seule plantation sans engrais chimique, mais avouer que son porc est non-écologique, ça fait aussi un peu froid dans le dos…
Nous entamons donc le dîner et continuons à discuter, en présence de sa femme qui, apparemment, a le droit de s’asseoir à la table des hommes. Mais bien évidemment elle ne boit pas. Ma commence à nous servir un premier verre, et une fois que le premier toast est donné, nous pouvons entamer les plats. Pendant tout le reste de la soirée, ce sera à Evan, en tant que cadet, de remplir les verres, du plus âgé au plus jeune: Ma, moi, Andy et Evan lui-même. Le plus jeune doit automatiquement respecter ses aînés. Et les verres d’alcool, contrairement aux verres de thé, doivent être remplis à ras-bord:
- “酒满敬人,水满欺人。” (« Remplir un verre d’alcool est signe de respect, remplir un verre de thé est signe de malmenage. »)
La bouffe est bonne, notamment ce canard égorgé et plumé de ses mains. Mais de toute façon, bon ou pas bon, il faut manger, car les verres de baijiu se vident les uns après les autres. Et comme dit Ma:
- “不好吃,吃饱了就好吃!” (« Ce qui n’est pas bon devient bon une fois qu’on s’est rempli la panse! »)
Très vite, sa femme, qui ne participe pas à la conversation, quitte la table pour vaquer à ses occupations « de femme ». Ma peut alors continuer à raconter ses conneries. Lorsque je fais tomber mes baguettes par terre et que je m’en excuse, il me répond:
- “没关系!换筷子就像换媳妇一样!” (« Pas grave! Changer de baguettes, c’est aussi simple que de changer de femme! »)
Puis, en nous entendant nous marrer, il ajoute:
- “一天大笑三次!” (« Il faut se marrer au moins trois fois par jour! »)
ou encore:
- “知足在常乐!” (« Il faut savoir se contenter en rigolant souvent! »)
Plus tard, je ne sais plus trop comment, Ma évoque son passé militaire:
- “当兵的时候一个人问了我“社会主义,共产主义,资本主义,帝国主义和封建主义之间那个是最好的主义?”。我就回答跟他说:“这你明明知道还问我?最好的主义就是肚子主义!”。我说了这个他们就不要我了。” (« Quand j’étais à l’armée, un gars m’a demandé: « Entre le socialisme, le communisme, le capitalisme, l’impérialisme et de féodalisme, quel est le meilleur des ‘-isme’? ». Je lui ai alors répondu: « Pas la peine de me demander. Tu connais pertinemment la réponse! Le meilleur des ‘-isme’, c’est le ‘rassasisme’(*)! Quand j’ai dit ça, ils m’ont viré! »
Le reste de la soirée, nous le passerons à écouter ses conneries et à délirer ensemble.
- “我们农村的比较喜欢吃这样的菜。你们大城市都爱吃外来的东西。又贵又不解饱。你们喜欢喝咖啡,吃冰淇淋,可是那些不好吃。吃也吃不饱。喝咖啡吃冰淇淋都是为了面子。根本就不好吃!” (« Nous, à la campagne, on aime manger ce genre de plats. Dans les grandes villes, vous aimez manger ce qui vient de l’étranger. C’est cher et ça ne remplit pas. Vous aimez boire du café, manger des glaces, mais c’est pas bon. Ça ne remplit pas. Boire du café, manger des glaces, c’est juste pour la frime. C’est pas bon du tout! »)
Puis en voyant ma barbe, il me lance:
- “你不应该留着么长的胡子。不礼貌。我们这里的男人结婚之前都不能留胡子。那样不尊重长辈。因为胡子代表智慧。你留的的胡子比长辈长就是不礼貌!” (« Tu ne devrais pas te laisser pousser une barbe aussi longue. C’est pas poli. Ici, les garçons non-mariés ne doivent pas porter la barbe. C’est irrespectueux envers les aînés. Parce que la barbe est un signe de sagesse. Si ta barbe est plus longue que ton aîné, c’est très impoli! »)
Et quand il me voit plus tard l’écouter parler tout en caressant ma barbe, il m’agrippe la main en me disant:
- “不能摸胡子!不礼貌!” (« Tu dois pas la toucher! C’est pas poli! »)
Au fur et à mesure que nous picolons, la nuit commence à tomber et nous nous posons une question: qu’en est-il de cette visite au village… avec les jeux de ballon… les sacrifice du bœuf…?
- “我们不去。只有年轻人才去!” (« On y va pas. Seuls les jeunes y vont! »)
Oh, l’enfoiré!!! Nous qui attendions beaucoup de cette visite… Des célébrations très folkloriques et tout le toutim… Il nous a bien eu, le salaud! Il ne nous reste plus qu’à boire pour oublier.
Comme tout lbx qui se respecte Ma nous propose de fumer ses clopes, mais aucun de nous ne fume vraiment, alors nous refusons poliment. Mais il insiste tellement qu’Evan lui propose de lui rouler une cigarette avec du tabac qu’il a ramené des États-Unis. Il sort donc son tabac, ses feuilles, et prépare consciencieusement la cigarette. C’est alors que Ma lui sort:
- (Ma:) “酒呢?没人倒酒!” (« Et l’alcool? Personne ne sert? »)
- (Evan:) “我在卷烟!” (« Je suis en train de rouler! »)
- (Ma, en désignant Andy:) “那应该让他倒!” (« Alors lui, il doit servir! »)
Andy s’exécute. Puis, impatient de voir Evan terminer de rouler sa cigarette, Ma lance:
- “你实在太慢了。要是打仗的话你早就死了。” (« T’es vraiment trop lent. Si y’avait une guerre, tu serais mort depuis longtemps. »)
ou encore:
- “要是谈恋爱的话,那姑娘早就跑了!” (« Si tu faisais la cour à une fille, elle serait déjà partie depuis longtemps! »)
Avant d’ajouter:
- “我自己卷一个吧!” (« J’en roule une tout seul! »)
Il prend un peu de tabac, le pose rapidement sur une feuille qu’il plie en trois, et le tour est joué:
- “好了!” (« C’est bon! »)
Le résultat n’est pas assez convaincant. On dirait une sorte de petit avion en papier confectionné par un enfant de 3 ans…
Lorsque nous commençons à devenir bien éméchés, nous jetons un coup d’œil sur la bouteille de baijiu et nous rendons vite compte que nous n’irons pas jusqu’au bout: il en reste encore environ 70%! Alors que pendant que je sors avec Ma pisser un coup, Evan et Andy prennent la bouteille et la vident comme ils peuvent, dans tout ce qu’ils trouvent: ils en mettent par terre, en versent dans les bols de bouffe, et même dans la bouteille d’eau d’Andy,… Tout est bon pour se débarrasser de cette merde. Après cela, à chaque fois que Ma lève son verre pour trinquer, j’essaie de détourner son regard de moi et vide mon verre discrétos sous mon fauteuil. Le plus marrant, c’est qu’à un moment, en voyant mon verre complètement vide, il dit:
- “你没有酒了!” (« Tu n’as plus d’alcool! »)
- “哦,不好意思!” (« Oh, désolé! »)
- “不是,应该说对不起的是我们。我们对不起你!” (« Non, c’est à nous de nous excuser. On te manque de respect! »)
Un jeune gars du village vient ensuite s’asseoir avec nous pour discuter. Il s’appelle Li (李) et travail consiste à conduire des véhicules à droite à gauche pour gagner quelques sous.
L’alcool ayant vite diminué, Ma demande à ce que quelqu’un aille acheter de la baijiu ainsi que des petits gâteaux. C’est, dit-il, une des obligations des invités. Andy se dévoue:
- (Andy:) “那我去吧!” (« Bon, ben j’y vais! »)
- (Ma, en désignant Evan:) “不行!应该叫他去!” (« Non! C’est à lui d’y aller! »)
Evan s’exécute, puis revient avec une petite bouteille de baijiu, la plus chère qu’il aie trouvé. La plus chère, c’est-à-dire 10 yuan. Ma n’est pas content:
- “这是什么!” (« Qu’est-ce que c’est que ça? »)
- “白酒啊!我去超市要了最好的白酒!” (« De la baijiu! J’ai demandé la baijiu la plus chère! »)
- “你这样不好!不对!” (« T’aurais pas dû faire ça! T’as eu tort! »)
C’est alors qu’Evan rentre aussi dans une colère monstre:
- “什么?你叫我去买酒。我给你买最好的,还不对?!” (« Quoi? Tu me demandes d’acheter de l’alcool. Je vais acheter la bouteille la plus chère et j’ai tort? »)
J’appelle Evan à se calmer:
- « Evan, sit down! Putain de merde! He’s an lbx! How can you get angry at an lbx? Sit down!!! » (« Evan, assieds-toi! Putain de merde! C’est un lbx! Comment peux-tu te mettre en colère contre un lbx? Assieds-toi? »)
Les deux, bien bourrés, se prennent le bec pendant près d’un quart d’heure, puis l’atmosphère s’apaise petit à petit. Apparemment, Ma a été vexé qu’Evan aie achèté une bouteille « haut de gamme ». Il l’a pris comme une insulte, comme une manière de dire: « J’ai les moyens, pas toi! ». Comme quoi, même après tant d’années en Chine, il peut arriver que l’on fasse des erreurs de diplomatie!
Evan présente alors ses excuses…:
- (Evan:) “对不起,老马!我不应该生你的气!” (« Pardon, Vieux Ma! J’aurais pas dû me mettre en colère après toi! »)
- (Ma:) “不是,不是,不是!不是你的错!” (« Non, non, non! C’est pas de ta faute! »)
- (Andy intervient:) “是文化差异!” (« C’est une différence culturelle! »)
- (Ma reprend:) “不是文化差异!你们美国人就是这样:不礼貌,不懂事,太骄傲!这是没办法的!” (« Non, c’est pas une différence culturelle! Vous, les Américains, vous êtes comm ça: vous êtes pas polis, vous êtes pas raisonnables, et vous êtes trop arrogants! Personne n’y peut rien! »)
Personnellement, ça me fait évidemment éclater de rire. Un sentiment pas forcément partagé par mes coéquipiers…
Peu de temps après, il est temps pour nous de prendre congé de Ma. Alors qu’au début il était prévu que l’on campe devant chez lui, il a encore une fois changé d’avis: nous irons dormir chez Petit Li, qui habite sur une petite bute, de l’autre côté du pont, juste au dessus de la fonderie de manganèse. Nous prenons donc nos vélos et toutes nos affaires, remercions Ma de son hospitalité et partons.
Arrivés chez Li, nous sommes accueillis par ses parents et un de ses cousins. Et alors que nous sommes déjà bien bourrés, Petit Li sort des bouteilles de bière, les ouvre avec ses dents, et malgré nos insistances nous les tend:
- “小李,我们已经喝了很多!” (« Petit Li, nous avons déjà beaucoup bu! »)
- “没事,这个只是啤酒。喝这个不会醉的!” (« Pas grave, c’est que de la bière. On est pas bourré avec de la bière! »)
Puis une fois que nous avons vidé nos bouteilles, il nous en donne une autre. Evan lui dit:
- “我有个起子,你要吗?” (« J’ai un décapsuleur, tu le veux? »)
- “不要,我习惯用牙齿!” (« Non, j’ai l’habitude d’utiliser mes dents! »)
S’il aime tant que ça se niquer les dents, on va pas le contredire…
De quoi parlons-nous ensuite? Je serais bien incapable de m’en rappeler… De musique entre autres… Il nous fait écouter un peu de ses enregistrements à la guitare solo en nous expliquant qu’il voudrait partir à l’étranger se perfectionner.
Ce n’est qu’une fois que nous sommes quasi-morts, que notre ami comprend enfin qu’il est temps pour nous d’aller nous coucher. Nous allons tous les trois dans sa chambre, dont le lit, dit-il, est assez grand pour nous trois… Les Chinois entretiennent souvent une proximité entre mecs un peu… bizarre!!! Mais en tant qu’Occidentaux, nous sommes peu habitués à dormir comme ça collés les uns aux autres. Je prends le lit, les deux Ricains dorment sur le sol. Chacun de son côté!
Bien bourrés, nous nous endormons sans problèmes.
(*): Rassasisme (肚子主义) = [néologisme inventé par Ma] Fait d’être rassasié, de manger à sa faim.


































