Jour 213 (23/04/10)
Yanshan(砚山)-Zhongheying(中和营)
Province du Yunnan(云南省)
- 92km -
Un peu paresseux, nous ne quittons aujourd’hui notre hôtel que vers 10h. Petit dèj de nouilles et de youtiao (油条, sorte de longs beignets), et nous partons à un rythme pépère sur une route somme toute tranquille, presque pareil qu’avant, mais heureusement quasiment toute plate. Et cela tombe bien, car le genou d’Andy fait encore des siennes! Espérons que ce n’est pas le signe d’une nouvelle blessure qui l’empêcherait de rouler! Entre ses problèmes de vélos et ses infortunes médicales, le pauvre a transformé un bonne partie de son tour des campagnes de Chine à vélo en tour des hôpitaux de Chine en car…

Selon les normes chinoises de sécurité, à quelle distance d'un plan d'eau doit se situer une prise électrique?

"Appliquer complètement la politique ethnique du Parti. Promouvoir le développement prospère commun de toutes les ethnies."
Quant aux paysages, il faut bien avouer qu’ils sont assez moyen. Pas étonnant: c’est ce qu’il se passe dès que le plat apparaît. Tout endroit où le relief rend l’accès facile est une aubaine pour la population qui vient grignoter le moindre mètre-carré de terrain. Il faut vraiment aller dans les montagnes pour avoir la chance d’admirer une nature plus luxuriante et des paysages plus authentiques. Il y a plusieurs mois, au début du voyage, alors que nous étions quelque part entre Pékin et l’Anhui, je faisais remarqué à une amie taïwanaise:
- “我们走了这么久,连一个森林,一个野生动物都没看到。全都是人和田!” (« Cela fait déjà si longtemps qu’on est partis, et on n’a pas vu la moindre forêt ni le moindre animal sauvage. C’est que des gens et des champs! »)
- “对啊!没有山就没有森林!” (« Oui! Si y’a pas de montagne, y’a pas de forêt! »)
- “跟这个有什么关系?法国没有山的地方也可以有森林啊!” (« Quel est le rapport? En France, il y a des forêts même là où y’a pas de montagne! »)
- “不是!不是!我们台湾人小时候也会学一点大陆的地理。他们山区很多,人口都集中了在东部的平原。所以你只能去山区才会看到森林!” (« Mais non! Mais non! Petits, nous-autres Taïwanais apprenons aussi un peu la géographie de la Chine. Ils ont beaucoup de montagnes, et toute la population est concentrée dans les plaines de l’est. Il faut donc que tu ailles dans les montagnes si tu veux voir des forêts! »)
Sur le coup, j’avais trouvé cela très con de faire une dichotomie aussi catégorique entre montagnes/forêts et plaines/champs. Maintenant, je dois bien avouer que c’est une vérité incontestable, qui m’a permis de prendre conscience d’une chose: bien que sur le papier la densité de la population chinoise soit assez faible, si l’on tient compte qu’une grande partie des terres est constituée de chaînes de montagnes, il ne reste plus grand chose pour une population désireuse de progrès et de désenclavement.
Une situation encore plus complexe dans un contexte où le gouvernement chinois tient mordicus à maintenir un taux d’insuffisance céréalière à 95%! Et pour rendre cela possible, il leur faut une politique stricte axée sur un strict contrôle de la population et une « modernisation » de leur agriculture. Je mets « modernisation » entre guillemets, car elle se fait au dépend du bon sens et du respect de la nature. Avec leurs champs généreusement aspergés d’engrais dont personne ne contrôle la recette, leurs camps de concentration pour volailles aux hormones, les déchets toxiques qui se déversent dans les cours d’eau et les ordures balancées n’importe où, la Chine, impatiente de rattraper l’Occident, ne fait-elle pas la même erreur que Mao qui voulait que la consommation nationale d’acier dépasse celle de la Grande-Bretagne en un temps record, ou encore « Détruire les vestiges du passé pour construire un nouvel avenir » (破旧立新) pendant la Révolution Culturelle, et de toutes ces politiques poussant les paysans de l’époque à repiquer le riz tellement serré qu’elles ont engendrée une famine sans précédent?
Une telle catastrophe ne semble pas imaginable dans un avenir proche, mais ce qui semble pendre au bout du nez des Chinois (et vu la petite taille de leur nez, c’est une échéance qui ne saurait tarder!), c’est bien évidemment le cancer. Fléau occasionné par ce génocide environnemental, mais pas seulement! La surconsommation de tabac est une manne financière tellement importante qu’il est difficile de cracher dessus (et pourtant, Dieu sait si les lbx sont les spécialistes du crachat!): monopole de l’État sur le tabac + lucrativité des soins médicaux = pactole d’enfer! Ça, ça s’appelle « la mettre bien profond »! Impossible de faire une énumération exhaustive des causes du cancer sans parler, évidemment, de baijiu (白酒), dont les lbx sont très friands, et dont les affiches publicitaires ne sont pas soumises au mêmes règles que le tabac. En effet, si des slogans du genre « Fumer tue! » sont parfois visibles, les « Boire avec modération » sont en revanche beaucoup plus rares. Bien au contraire, la baijiu est souvent présentée comme une boisson aux multiples propriétés médicales (⁵). Mais quelle est l’incidence exacte de la baijiu sur le foie? Je serais curieux de le savoir! Je ne parle même pas du glutamate (味精), exhausteur de goût que les Chinois mettent dans tous leurs plats. Pour eux, le glutamate est un condiment au même titre que le sel ou le piment!
Avant de refermer cette parenthèse écolo-santé, quelques chiffres:
- le taux de mortalité du cancer en Chine a augmenté de 80% en 30 ans (¹)
- le cancer est responsable de 25% des décès en ville et de 21% dans les campagnes (¹)
- la Chine est le plus grand producteur et consommateur de tabac, avec 350 millions de fumeurs et plus de 500 millions de victimes du tabagisme passif (¹)
- en 2007, l’État chinois a empoché 38,8 milliards de yuan de taxes sur le tabac, soit une augmentation de 20% en 5 ans (¹)
- l’OMS estime que les cancers du poumon pourraient provoquer un million de morts en Chine en 2025 (¹)
- 12% des cas de cancer de toute la Chine se déclenchent dans le Jiangsu, à cause de l’état de l’eau: dans certains endroits, on peut trouver jusqu’à 93 éléments cancérigènes dans l’eau (²)
- à Tianjin, entre 1e début et la fin des années 80, le nombre de cas de tumeurs malignes a augmenté de 8% chez les hommes et de 5% chez les femmes. Parmi les plus ravageuses: poumons: +32% et +22%, glandes mammaires: +37%, côlon: +41% et +17%, pancréas: +24% et +22%, reins: +59% et +15%, vésicule biliaire: +51% et +115%, prostate: +52%, cerveau et système nerveux: +12% et +47%, lymphe (hors maladie de Hodgkin): +21% et +3%, ovaires: + 44% (³)
- en 2000, 6,2 millions de personnes sont mortes d’un cancer, dont1,5 en Chine (⁴)
- le nombre de morts du cancer en Chine à augmenté de 11,56% entre 1973~1975 et 1990~1992 (⁴)
- la région la plus touchée est Shanghaï, avec 22.000 morts chaque année, devant le Jiangsu, le Fujian et le Zhejiang (⁴)
- le cancer du poumon touche principalement Pékin, Tianjin et Shanghaï (⁴)
Revenons à nos aventures…
Pendant notre pose-déjeuner, un jeune lbx vient s’asseoir à notre table pour de sempiternelles questions et réflexions…
- “你们会用筷子吗?很不错!我们的菜你们吃的习惯吗?我们很喜欢你们老外…” (« Vous savez utiliser les baguettes? Pas mal! Vous vous habituez à nos plats? On vous aime beaucoup, vous, les laowai… »
J’essaie de m’imaginer en France, m’asseoir à la table où bouffe un Asiatique et lui demander:
- « Alors, l’ami! Tu vas où comme ça? Attends, attends… J’y crois pas!!! Tu bouffes avec une fourchette? Puuutaiiiin… Pas mal! Le steak, les escargots, tu t’y fais? Parce que moi, franchement, le chien et les nems, ça me file une de ces chiasses!!! Tu sais, nous, en France, on aime bien les Niaks comme toi. Mais les Chleus, ces enculés, on peut pas les saquer! Tous des barbares! Et puis les Néo-Calédoniens, ils veulent prendre leur indépendance, ces cons! J’t'explique pas comment on va les mater! »
Mais voyant notre lassitude et notre manque d’intérêt par rapport à ce qu’il débite, il finit par repartir assez rapidement. Ouf…!
Nous repartons et traversons quelques villages assez pourris, où les seules minorités (visibles!) sont des Hui. Pas de montagnards à l’horizon!
Le soir, nous arrivons dans un bled encore plus pourri où nous trouvons une petite chambre à 30 yuan, soit 10 yuan/pers. Puis nous demandons:
- “有洗澡的地方吗?” (« Y’a un endroit pour se laver? »)
- “洗澡的地方,我知道!” (« Un endroit pour se laver, ouais je vois! »)
- “有吗?” (« Y’en a un? »)
- “有!可是一个人10块,你们还要洗澡?” (« Oui! Mais pour 10 yuan/pers, vous voulez en plus vous laver? »)
- “当然!我们也是人!我们洗澡很正常!” (« Évidemment! On est des personnes! C’est normal qu’on se lave! »)
- “那,你们每个人要加2块钱。” (« Alors, il vous faut payer 2 yuan de plus chacun. »)
- “可以!” (« Ok! »)
Après notre douche-éclair, nous allons prendre un très bon dîner, devant un poste de télé (immanquable dans les restos lbx) diffusant inlassablement la même propagande, sur des images de réunions officielles exemplaires, où un orateur impeccablement coiffé d’une perruque anti-séisme débite telle une marionnette de ventriloque toute une pluie de raffarinades (du genre: « Nous devons construire une société encore plus harmonieuse! » ou encore « Le feu ça brûle, et l’eau ça mouille! »), devant un auditoire habité d’une passion crispé; les uns prennent quelques notes, les autres opinent mécaniquement du chef, et tous se pincent discrètement la peau des couilles toutes des 5 minutes pour ne pas s’endormir.
Nous retournons ensuite nous reposer. Andy reste discret, mais on sent qu’il flippe un peu pour son genou…
(¹): Le cancer, tueur numéro 1 dans les villes chinoises – 27/02/2008 – Aujourd’hui la Chine.
(²): À cause de la pollution, le cancer est devenu la première cause de mortalité en Chine – 21/05/2007 – Aujourd’hui la Chine.
(³): 天津市肿瘤监测数据, 中国肿瘤防治数据库
(⁴): The study of environment and cancer in China – with special reference to Shanghaï – Department of Environmental Science, East China Normal University, Shanghaï, China
(⁵): Le baijiu, c’est bon pour la santé! – Marketing Chine (Olivier! La boucle est bouclée…)
Jour 214 (24/04/10)
Zhongheying(中和营)-Shadian(沙甸)
Province du Yunnan(云南省)
- 86km -
Levés tôt, puis rassasiés de nouilles, nous enfourchons nos vélos pour prendre une route aujourd’hui beaucoup plus fréquentée qu’hier. Tracteurs et camions se succèdent. Une pollution sonore et physique qui rend la traversée un peu moins agréable, d’autant que les paysages ne sont pas non plus extraordinaires… Serais-je déjà lassé par le Yunnan?

En haut: "La Chine doit être riche et forte, les ethnies doivent prospérer, le population doit être contôlée." - À droite: "Chérir la terre, contrôler la population."
Lorsque nous nous arrêtons devant un lbx labourant son champs à l’aide d’un buffle, Evan, qui veut tenter l’expérience, demande:
- “ 可以下去吗?” (« Je peux descendre? »)
- “你不要下来!你脚会过敏的。我们已经习惯!” (« Non, ne descends pas! Tes pieds font faire de l’allergie. Nous, on est déjà habitués! »)

J'ose pas imaginer ce qu'ils doivent foutre dans leurs rizières pour qu'il y ait des risques d'allergies...
Un peu plus loin, lorsque Evan achète quelques petites pêches bien dures (Les Chinois ne savent pas apprécier les pêches. Ils les bouffent dures comme des pommes…), il demande:
- “怎么卖?” (« Vous les vendez combien? »)
- “ 10块一公斤!” (« 10 yuan le kilo! »)
- “一斤可以吗?” (« Une livre, c’est possible? »)
- “我们这里是按公斤算的!” (« On compte au kilo! »)
- “一斤,半公斤,可以吗?因为我带不了那么多!” (« Une livre, un demi-kilo, c’est possible? Parce que je ne peux pas en prendre autant! »)
- (après hésitations) “可以!” (« D’accord! »)
- (puis, voyant les lbx surcharger la balance) “现在有多少?” (« Ça fait combien, maintenant? »)
- “现在就是一公斤!” (« Maintenant, ça fait un kilo! »)
- “不行!因为就我一个人吃!我只买一斤!” (« Non! Y’a que moi qui en mange! J’en veux qu’une livre! »)
Vraiment incorrigibles, ces lbx! Evan, grand amateur de comparaisons, d’analogies et de métaphores, a un jour dit que c’était comme si, en entrant dans une boulangerie en France, on demandait « Une baguette, s’il-vous-plaît! », et que la boulangère donnait deux baguettes en disant « Avec ceci? ».

"Se prémunir contre le sida, c'est protéger la bonne santé de sa famille. Écouter le Parti, suivre le Parti. Grâce à la politique 'récompense/avantage/exemption/subvention', plus aucun souci." - (Il s'agit d'une politique propre au Yunnan.) Récompense (奖): 1.000 yuan pour les parents se contentant d'un enfant unique. Avantage (优): Sorte de discrimination positive à l'entrée des écoles et universités pour les enfants uniques issus de villages défavorisés. Exemption (免): Frais de scolarité et de matériel scolaire pris en charge pour les enfants uniques durant les 9 années d'enseignement obligatoire. Subvention (补): À partir de l'âge de 60 ans, chaque parent d'enfant unique reçoit 600 yuan (si c'est un garçon) ou 700 yuan (si c'est une fille).
Après ce court arrêt, nous partons rattaquer toute une série de montées, suivies d’une descente absolument fantastique. Les kilomètres défilent à toute vitesse, mais nous sommes freinés en cours de route par une tombée de grêle aussi brève que soudaine. Nous enchaînons ensuite avec un parcours très boueux. Et lorsque nous arrivons dans la ville de Kaiyuan, nos vélos, mais aussi nos godasses et nos guiboles, sont complètement recouverts d’une boue grise, semblable à du ciment.
Mais la journée ne s’arrête pas là! Pas le temps de nous arrêter. Si nous voulons arriver à temps à Xishuangbanna, il nous faut continuer.
Sur une route bien goudronnée, cette fois, Andy, qui semble avoir retrouvé la forme, part en tête et se détache assez vite. Evan et moi, suivons derrière, à la traîne. Et Alors qu’Evan nous avait prévu pour la fin de journée, un parcours de 40km assez facile, nous enchaînons côte sur côte. Et cela s’avère en fait être la partie la plus éprouvante de la journée! Quel con!
Lorsque nous arrivons dans le village de Shadian (沙甸), nous sommes surpris par le nombre de restos musulmans, mais aussi par la signalétique en chinois, en pinyin, mais aussi en caractères arabes (traduction arabe ou transcription xiao’erjing (¹)?)! La population semble ici tellement importante, que les restos non-halal doivent préciser: “汉族饭店” (« Restaurant han »)!
Très vite, non arrivons sur un grand boulevard, vraisemblablement très récent car quasi-désert, appelé « Moslem Avenue », au milieu duquel a été érigée une grande mairie surmontée d’une coupole. Mais le plus impressionnant se trouve ailleurs… Au bout de l’avenue: une gigantesque mosquée en construction, entourée d’immenses minarets.
Juste devant cette grand-place, nous rejoignons Andy en train de discuter avec deux vieux lbx et quelques enfants. Ils nous explique qu’une fois terminée (c’est-à-dire à la fin de cette année) cette mosquée viendra s’ajouter aux dix autres qui parsèment déjà ce petit bled, et qu’elle sera… la plus grande mosquée d’Asie du Sud-Est!!! Je ne sais pas si c’est vrai, mais il faut bien admettre, quand on la voit, qu’ils ont mis le paquet…
Mais quel pourcentage de la population représentent donc les Hui?
- “全都是!” (« Tous le sont! »)
Wouah!!! Impressionnant… Bon, en fait, après avoir vérifié sur le site officiel (et oui… il y en a un ici), il s’avère que 90% sont hui. Les autres sont, entre autres, des Yi (彝族) et des Han. Le tout sur une population de 13.500 habitants.
Ce patelin est si mystérieux, que lorsque l’un des vieux nous invite aussitôt à le suivre jusque chez lui pour prendre un bol de nouilles, nous sautons évidemment sur l’occasion!
Notre hôte s’appelle M. Bao (保). Avec son accent propre aux musulmans des contrées occidentales de la Chine, il n’est pas toujours évident de comprendre ce qu’il essaie de nous dire, mais nous décodons quand même entre 60% et 70% du contenu. En 5 minutes, nous arrivons chez lui: une très grande résidence de plusieurs étages. À l’entrée, nous rencontrons deux de ses trois filles, couvertes d’un voile. Mais ce qui me frappe assez vite, c’est que contrairement aux filles lbx qui s’habillent comme des sacs, c’est celles-ci, bien que couvertes, sont très… sexy! Je ne sais pas si le terme « sexy » est vraiment approprié, mais en tout cas, elles sont très souriantes et ont beaucoup de charme et d’élégance sur leurs talons hauts. Bien souvent, les Chinoises se déplacent en talons comme un hippopotame sur des allumettes. C’est d’ailleurs ces talons qui turlupinent… Certes, à ma connaissance, le Coran n’interdit pas le port des talons hauts, mais cela constitue quand même un signe de féminité. À mes yeux, talons hauts = charme et Coran = opposé au charme. Même si ça ne semble pas marquer mes coéquipiers, je trouve cela tout de même un peu intrigant… mais cool!
Revenons à notre hôte… Il s’appelle donc Bao, a 71 ans et est un ancien prof. Prof de math, bien sûr! Il a donc trois filles et sept petits enfants. Ce n’est pas tout à fait légal, mais dans certains cas, les gouvernements font preuve de clémence, et l’amende pour une sur-nativité (超生) n’est parfois que de 1.000 yuan pour les minorités des petits bleds, alors qu’elle peut s’élever à 100.000 yuan pour les Han des grandes villes!
Alors que nous sommes assis sur le canapé, il nous raconte, entre ses multiples allers-retours entre le salon et la cuisine, où il prépare nos nouilles, qu’il sait lire les caractères arabes. Il sait comment les prononcer, mais ne connaît pas forcément la signification de tous les mots. C’est d’ailleurs pour cela que son Coran est une version sino-arabe: le chinois à gauche, l’arabe à droite.
Evan lui demande ensuite:
- “你为什么头上不带伊斯兰教的帽子呢?” (« Pourquoi vous ne portez pas le chapeau islamique? »)
- “我一般只有礼拜的时候才带!” (« En général, je ne le porte que pour la prière! »)
D’ailleurs, c’est bientôt l’heure de la prière. Une des cinq obligatoires de la journée. Mais pour cela, il n’est pas obligatoire de se rendre à la mosquée. Tout le monde peut rester à prier chez soi. Après nous avoir servi nos bol de nouilles au curry et une petite assiette d’excellentes petites tranches de bœuf (j’en ai encore l’eau à la bouche), il va mettre son chapeau et monte à l’étage faire sa prière. Mais attention! Ils ne suffit pas de porter le chapeau. Avant la prière, il est impératif de se laver les bras jusqu’au coude, les pieds jusqu’à la cheville, ainsi que l’entre-jambe:
- “所以我们信伊斯兰教的很讲卫生!” (« C’est pour ça que nous-autres, Musulmans, sommes très propres! »)
Lorsqu’il revient, une dizaine de minutes plus tard, il nous explique que sa famille est plutôt traditionnelle. Les femmes doivent porter le voile et avoir les bras et les jambes couverts. Seuls les mains et le visage peuvent être découverts. Même les hommes ne doivent pas sortir en short! Ses filles, toutes mariées, habitent chacune avec leur mari dans une résidence voisine. À première vue, l’argent ne manque pas. Ceci dit, étrangement, il nous explique qu’à part un de ses gendres, tout le reste de sa famille a un revenu modeste. Et lui, avec ses 300 yuan de retraite par mois, ne fait pas exception. Devenir professeur de collège, c’est un peu se condamner à un salaire de misère.
Mais il vit tout de même très bien, et semble s’intéresser à tout. Il nous parle longuement des langues, de l’influences que les différentes langues ont eu entre elles au cours de l’histoire, tout en nous sortant de temps en temps un mot de russe par ci par là. Il nous raconte également que ses ancêtres sont originaires de Nankin (?), et qu’il est allé visité plusieurs mosquées de Chine, notamment à Sanya (三亚), dans le Hainan (海南省), et à Canton (广州), où se trouve la plus ancienne mosquée de Chine.
Un peu plus tard, une de ses filles revient, accompagnée de sa femme. Mais alors que la première porte un simple hijab, la seconde est carrément vêtue d’un tchador. Sur le coup, c’est assez surprenant. On se croirait presque hors de Chine.
En nous voyant, la vieille ‘mouquère’ nous salue par un:
- « Salam aleïkoum! »
- (moi:) « Aleïkoum salam! »
Le vieux Bao me regarde alors et me dit:
- “唉!你会一点!” (« Eh! T’as des bases! »)
La fille, toujours souriante, nous apporte ensuite de délicieuses tranches de viande et une soupe au bœuf, avant d’aller chercher une de ses nièces qui apprend l’anglais, pour échanger quelques mots avec Evan. Il s’agit d’une jeune fille de 17~18ans, vestimentairement plus… han-isée! Dans toutes les minorités, il semble que les jeunes générations aient tendances à s’éloigner des coutumes ancestrales pour s’intéresser à des préoccupations plus modernes et matérielles.
Se faisant tard, nous décidons de prendre congé de nos amis hui. Alors que sa femme reste avachie dans sa chaise de massage, nous demandons au Vieux Bao de nous écrire son nom, ce à quoi il répond:
- “我叫保富云。‘保卫祖国’的‘保’。” (« Je m’appelle Bao Fuyun. Bao, comme dans ‘baowei zuguo (²)’. »)
Je me dis quand même que c’est un peu fou de constater à quel point ces Chinois sont musulmans et à quel point ces Musulmans sont chinois…
L’appel du muezzin à la prière résonne dans les rues de Shadian. Il est plus que temps pour nous de partir. Nous remercions tout le monde et passons une dernière fois dans la cour, devant des cages dans lesquels deux ou trois coqs attendent leurs prochains combats:
- “每个星期三和星期五都有斗鸡!” (« Il y a des combats de coqs tous les mercredis et vendredis! »), nous dit la fille de Bao dans un accent très han du nord, presque pékinois…
À la recherche d’un hôtel, nous traversons par hasard un quartier très résidentiel, où les demeures sont d’un standing assez impressionnant! Je veux bien que l’on soit dans un petit bled et que la vie ici soit beaucoup plus abordable qu’à Pékin ou Shanghaï, mais tout de même… Il faut aussi savoir que la construction de la mosquée a coûté pas moins de 100 millions de yuan! Je veux bien accepter le fait que, comme nous l’a expliqué le Vieux Bao, les Musulmans doivent tous verser une taxe en fonction de leurs revenus pour la communauté, mais cela n’explique pas tout! Alors Shadian se trouve-t-elle sur un champs pétrolifère? Les Hui d’ici sont-ils aidés par des coreligionnaires des Émirats Arabes Unis? Le gouvernement investit-il des sommes astronomiques dans cette enclave musulmane du Yunnan?
J’ai découvert un peu par hasard l’existence en 1975, à la fin de la Révolution Culturelle, d’une répression sanglante de l’Armée de Libération face aux Hui de Shadian, qui ne voulaient pas que les mosquées soient fermées, les rites interdits et les Corans brûlés. L’évènement, connu sous le nom d’Incident de Shadian (沙甸事件), auraient fait 130 victimes selon les uns, 1.600 selon les autres. En 1979, le gouvernement a fait son auto-critique et a réhabilité les réactionnaires. Serait-il, aujourd’hui, en train de se racheter auprès des Hui? J’y crois peu… Mais alors, d’où vient tout ce pognon, bon sang???
Sans pouvoir répondre à nos interrogations, nous finissons par trouver un hôtel et ne tardons pas à nous coucher. Demain, une nouvelle longue, très longue épreuve nous attend!
(¹): Le xiao’erjing (小儿经) est une transcription du chinois en écriture arabe.
(²): ‘Baowei zuguo’ (保卫祖国) = ‘Défendre la mère-patrie’
Jour 215 (25/04/10)
Shadian(沙甸)-Potou(坡头)
Province du Yunnan(云南省)
- 92km -
Levés à 7h, nous nettoyons assez vite-fait nos vélos que nous avons bien dégueulassé hier, puis repartons pour une visite du centre-ville. Au grand jour, la présence musulmane est encore plus flagrante qu’hier soir. Dans les ruelles, quasiment toutes les femmes portent un foulard!
Alors que nous nous arrêtons dans une petite boutique de gâteaux, un lbx descend de sa voiture pour échanger quelques mots avec nous, entre dans la boutique, et nous achète une énorme quantité de petits pains, avant de repartir et de nous souhaiter bon voyage! Cool! Même le pâtissier nous fait goûter gratuitement du biscuit aux cacahuètes qu’il vient de faire.
Nous bouffons donc tranquillement nos petits pains devant la boutique, tout en regardant circuler ces femmes qui, à l’instar des filles du Vieux Bao, se déplacent souvent en talons hauts, et avec une élégance certaine (je me répète). Je finis même pas me demander si le Coran n’exige pas aux femmes de se couvrir pour les rendre plus désirables… Quoi de plus excitant que le caché, le dissimulé, le voilé, le couvert, l’interdit?
En souvenir, Evan et moi allons acheter pour 50yuan un exemplaire du Coran bilingue. Ça pèse lourd, mais c’est un beau souvenir…
Nous repartons ensuite, et les côtes commencent sur une asphalte très abîmées, mais heureusement pas très abruptes. Quelques descentes viennent aussi faciliter la progression, mais nous n’avançons pas très vite… Et à peine sommes-nous sortis de Shadian que nous ne voyons plus un seul Musulman. Cette véritable enclave hui est décidément très étonnante!
À midi, personne n’est crevé. Bien au contraire, nous sommes bien motivés pour pédaler. Lorsque nous nous arrêtons dans un resto pour commander nos plats, je demande:
- “这些菜一共多少钱?” (« Combien coûtent nos plats au total? »)
- “以后会算给你的!” (« On te fera le calcul après! »)
- “可是我们现在就想知道!” (« Mais on veut le savoir maintenant! »)
- “别担心!我们不会给你们多算的。很便宜!很便宜!” (« T’en fais pas! On te facturera pas plus qu’il ne faut. Ce sera pas cher! Ce sera pas cher! »)
- “我知道很便宜。我只是想知道清楚有多便宜?” (« Je sait que ce sera pas cher. Mais j’ai juste envie de savoir à quel point ce ne sera pas cher! »)
Ils sont vraiment marrants, ces Chinois! Tout est bon pour enculer le client!
D’après l’analyse topographique d’Evan, la suite du parcours ne devrait pas être une partie de plaisir, et en effet, ça monte pas mal! Cette fois-ci, c’est moi qui qui me détache en tête du peloton. Un petit orage passager nous oblige à nous abriter une vingtaine de minutes, puis nous repartons. Les montées semblent interminables. De longs zigzags que nous voyons se dessiner au loin le long des courbes montagneuses nous font constamment comprendre que l’épreuve est loin d’être fini! Heureusement que l’état de la route est parfait…
Alors que je monte toujours de plus en plus haut sans vraiment trop savoir quand je serai arrivé à destination, je demande à des gosses:
- “到坡头还有多远?” (« Y’a encore combien jusqu’à Potou? »)
- “马上就到!” (« T’y arrive tout de suite! »)
Ouf… Tant mieux! Je roule, je roule, je roule, et au bout d’une demi-heure, j’aperçois une petite pancarte qui m’indique que j’en ai encore pour 8km! Les salauds! 8km, en plat, c’est une histoire de 20 minutes. Mais dans les conditions actuelles, c’est au moins le double, voire le triple!
Arrivé tout en haut, je n’ai plus qu’à redescendre sur l’autre versant de la montagne. Une courte descente, car en 5 minutes, j’arrive à destination. Pas étonnant que ce n’aie pas durer plus longtemps, quand on sait que le nom du bled de Potou (坡头), signifie en chinois ‘sommet de la côte’.
Surprise: le seul zhaodaisuo (招待所, hôtel bas standing) du village est complètement rénové, avec même des télés à écrans plats! Je prends alors deux chambres à la patronne qui me les proposent, dans un mandarin à couper au couteau, à 50 yuan l’une. Je marchande:
- “便宜一点嘛!我们租两个房间!” (« Fais-moi un prix! On prend deux chambre! »)
- “那就40!可是你不要跟别人说!” (« Bon ben 40! Mais, ne le dis à personne! »)
Les Ricains arrivent une bonne demi-heure plus tard. Une petite bouffe, une bière, et dodo!
C’était aujourd’hui notre 215ème jour. Plus que 150 jours avant notre retour à Pékin!



























Salut Alexis,
Le tabac en Chine... comme tu le souligne c'est un fleau mais c’est une poule au oeuf d’or.
je vais faire un article la dessus quand je trouverais le temps.
Felicitations pour les photos!
Magnifique post Aexis, tres belles photos egalement !
En lisant ton billet je me suis dit tout pareil que la mosquee devait etre subventionnee par les UAE mais je ne vois pas le gvt chinois tolerer cela….
C’est drole car sur certaines photos, ce sont typiquement des scenes que l’on peut voir en malaisie, les femmes sont plus “class” et portent toutes le Niqbab comme sur les cliches que tu as pris !
Excellente continuation !