Apr
29
2010

Jours 206~208: Fête du 3-3 avec les Zhuang du Guangxi, et arrivée au Yunnan

Jour 206 (16/04/10)

Jingxi(靖西)-Danongcun(大农村)

Province autonome Zhuang du Guangxi(广西壮族自治区)

- 25km -

Après une nuit gastriquement très mouvementée, je propose à mes coéquipiers de d’abord partir à pied prendre notre petit dèj afin de voir si je me sens capable de partir. Ma fièvre est tombée, les vertiges ont disparu et j’ai retrouvé l’appétit. Même si je ne suis pas au top, je peux pédaler. Nous quittons donc l’hôtel, et après une dernière escale-café, reprenons la route.

Dans les champs, nous apercevons à plusieurs reprises des groupes de lbx réunis autour de tombes et allumant des feux d’artifice. Rien de plus normal, c’est aujourd’hui la Fête du Shangsi (上巳节), plus connue sous le nom de Fête du 3-3 (三月三), au cours de laquelle notamment les Zhuang et les Hmong rendent hommage aux ancêtres. Nous le savons surtout grâce à une Hmong que nous avions rencontrée sur l’île de Hainan. Notre objectif numéro 1, aujourd’hui, est donc de nous faire inviter et de célébrer cette fête avec une famille Zhuang. L’occasion ne va pas tarder à venir.

Au loin, quelques lbx se recueillant sur une tombe.

Au bout d’une heure de route, nous nous arrêtons pour photographier une trentaine de personnes revenant des champs et rejoignant la route par un petit sentier. La conversation commence. Nous leur demandons naïvement ce qu’ils font.

Un vieux Zhuang nous explique que c'est aujourd'hui la Fête du 3-3.

Et c’est alors qu’un autre lbx en camionnette, une trentaine d’années et une gueule marrante, s’arrête juste devant nous et nous dit:

  • 来!跟我们一起去拜山吧!” (« Venez! On va ‘nettoyer les tombes’(*) ensemble! »)
  • 可以吗?” (« On peut? »)
  • 哎呀~~~怎么不可以啊~~~!!!” (« Oh la la… Mais ouiiii! Où est le problème?! »), répond-il d’une intonation musicale propre aux Zhuang de la région.

Nous le suivons donc à vélo, et arrivons vite, après un petit sentier d’une cinquantaine de mètres, en face de chez lui.

Une fois arrivées, nous sommes rapidement entourés d’une nuée de curieux, en particulier des enfants. Tous sont de la même famille: les Nong (). Notre hôte est donc Nong Ge (农哥, grand frère Nong). Après avoir déposé nos vélos chez lui et salué son père qui nous salue tout sourire, nous sommes prêts à partir ‘balayer les tombes’. La première se situe juste à côté.

Premiers pétards... Bouchez-vous les oreilles!

Mais les enfants présents semblent plus s’intéresser à nous qu’à leurs ancêtres défunts, en particulier un petit garçon d’une dizaine d’années: le neveu de Nong Ge. Son nom est Nom Qingguo (农庆国). Son prénom, Qingguo, qui signifie mot-à-mot ‘Célébrer le pays’, lui a été donné parce qu’il est né le 1er octobre, jour de la Fête nationale chinoise. Encore un prénom chinois marrant. Dans l’Anhui, nous avions rencontré un Bu Weimin (卜为民, Weimin signifiant ‘Pour le peuple’). Et voici aujourd’hui Nong Qingguo (农庆国, ‘Célébrer le pays’). Enfin… Il y a bien des Africains qui s’appellent Fêtenat…

Mais Qinguo n’est pas le seul à s’intéresser à nous. Tous les enfants entre 5 et 12 ans sont heureux de nous voir avec eux et posent volontiers en photo en nous voyant dégainer nos objectifs, entre les feux d’artifice qui retentissent et les pétards qui explosent. En effet, même pour rendre hommage aux morts, le bruit est de rigueur. Je disais encore il y a pas si longtemps à Evan: ce qui me fatigue le plus en Chine, c’est le bruit. Les gens qui hurlent pour parler, les coups de klaxon à tout va, les pétards, etc. Un idéaliste de la culture asiatique mal initié à la réalité d’aujourd’hui serait surpris de découvrir ici un pays aussi peu « zen ».

Première chose importante à faire: un peu de débroussaillage.

C'est pas parce qu'on honore les morts qu'il faut pas se marrer!

Distribution de bouffe pour les morts.

Distribution de baijiu pour les morts

Même les enfants mettent la main à la pâte!

Nous partons ensuite reproduire le même rituel de tombe en tombe, en commençant par les plus anciens. Les plus récemment ensevelis, nous explique Nong Ge, n’ont pas de pierre tombale. Ce n’est que 3 ans après leur mise en bière qu’ils y ont droit. Mais même avec une pierre tombale, il a lui même du mal à se rappeler qui nous partons honorer.

  • 反正都是祖先嘛!” (« De toute façon, ce sont tous des ancêtres! »).

Peu importe qui est enterré où, s’il s’agit de la même famille, il faut y aller.

Un panier rouge à la main, contenant décorations et offrandes, les filles et les femmes suivent les hommes qui indiquent la route. C’est même souvent un vieux grand-père qui, faucille (镰刀) à la ceinture et bâton de pèlerin fraîchement taillé à la main, guide ses brebis. A chaque tombe, le rituel est le même. Les hommes défrichent les vieilles herbes. Les filles et les femmes disposent les offrandes et accrochent des guirlandes roses et blanches. Les garçons allument les pétards. Des pétards d’une telle force qu’ils pourraient même décoiffer la coupe de cheveux si imperturbable de Hu Jintao! Parmi les cadeaux dédiés aux ancêtres: des poulets et quelques gouttes de baijiu versées dans des tout petits verres en plastique rouge.

Faut se tailler un bâton comme Moïse si on veut faire un peu guide-prêcheur!

Faut pas grand chose pour se marrer!

Une fois la cérémonie terminée, tout est remballé avant d’être offert aux prochain aïeux. En marchant, une des femmes me confie qu’ici, les trois fêtes les plus importantes de l’année sont:

  • la Fête du Printemps (春节, Nouvel An chinois),
  • le 3-3 (三月三, le troisième jour du 3ème mois lunaire),
  • et la Fête des Fantômes (鬼节, le 14ème jour du 7ème mois lunaire).

Ces deux dernières fêtes sont dédiées aux ancêtres. Pour le 3-3, on offre de la nourriture, et pour la Fête des Fantômes, on brûle des vêtements (faux habits en papier confectionnés pour l’occasion) pour que les défunts aient de quoi se vêtir dans l’autre monde. Le Nouvel An chinois, quant à lui n’a évidemment rien à voir avec les ancêtres, mais la manière de célébrer se manifeste, nous dit Nong Ge, par les même gestes.

  • 每家每户都杀猪放鞭炮!” (« Chaque famille tue un cochon et allume des pétards! »)

Bien qu’il s’agisse d’une fête en hommage aux morts, l’atmosphère n’est guère funèbre: comme peuvent en témoigner les feux d’artifice et les rires des enfants, tous retentissant à qui mieux mieux.. Les plus discrets sont encore les grands-parents qui mastiquent leurs dentiers et les jeunes adolescentes qui mâchouillent leur canne à sucre. Conscient d’être à un tournant de sa vie, chacun attend son sort. Les premiers foulent la terre en se demandant si leur corps y seront bientôt enfouis, les secondes observent leurs tantes en se demandant si leur corps deviendront aussi meurtris. En effet, dans les campagnes, tout le monde vieillit vite. Et les femmes sont les premières touchées. On le sait bien: avec l’âge, si le visage des hommes prend du caractère, celui des femme décrépit. Surtout après le mariage! Et la femme de Nong Ge en fait les frais comme les autres. Enceinte de 8 mois de son deuxième enfant, à 26 ans, elle paraît approcher la quarantaine.

Le club des mâcheuses de canne à sucre

Morve au nez!

Aujourd'hui, y'a pas école, alors faut en profiter!

Même Nong Ge semble être dépassé par la vitesse à laquelle s’écoulent les années:

  • 你们结婚有多长时间了?” (« Vous êtes mariés depuis combien de temps? »)
  • “10年了!” (« 10ans! »)

Moment de silence… Il n’a pas pu épouser sa femme lorsqu’elle avait 16 ans quand même!

  • 或者8我也不太清楚了!” (« Ou 8 ans… Je ne sais plus vraiment! »)
  • 那,你的女儿今年几岁了?” (« Et ta fille, elle a quel âge? »)
  • “78岁!” (« 7 ou 8 ans! »)

Toutes ces histoires d’âge semblent lui passer à 300km au dessus de la casquette. Mais une question paraît le préoccuper d’avantage:

  • 我们必须要等5年才能生第二个。这是法律规定的。” (« On doit absolument attendre 5 ans avant d’avoir un deuxième enfant. C’est la loi. »)
  • 为什么5年?” (« Pourquoi 5 ans? »)
  • 我也不知道。就是这样。我们正府管的事情太多!” (« Je sais pas. C’est comme ça. Notre gouvernement se mêlent de trop de trucs! »)

Le biker

Un petit nettoyage s'impose de temps en temps, sinon, plus moyen de savoir qui crèche où!

Contrairement à ce que je pensais, les minorités sont tout aussi contraintes à la limitation des naissances que les Han. Et en cas de non-respect de la loi, les conséquences sont assez lourdes. Une voisine a dû payer une amende de 30.000 yuan pour avoir mis au monde un deuxième garçon. Plus tôt, une lbx m’a même confié qu’il était possible que le bétail soit confisquée cas de fraude!

  • 那,如果生两个女儿的话,政府会给补贴吗?” (« Et si on a deux filles, le gouvernement donne une indemnité? »)
  • 会给。等父母到60岁以后,每个月会收到60元!” (« Oui. Une fois que les parents ont 60 ans, ils reçoivent 60 yuan par mois! »)
  • 每个月60块?用60块能买什么?” (« 60 yuan par mois? Qu’est-ce qu’on peut acheter avec 60 yuan? »)
  • 就是嘛!连烟都买不了!” (« Je te le fais pas dire! Ça paie même pas les cigarettes! »)

Les bâtonnets d'encens. Indispensables!

Le bâtonnet de glace verte. Encore plus indispensable!

Après un dernier hommage au grand père Nong, nous rentrons chez notre ami. Cette fois-ci, ce sont les hommes qui s’affairent aux fourneaux, tandis que les femmes se reposent. Ce qui semble d’autant plus logique que Nong Ge nous a dit ne pas vraiment avoir de métier, après avoir travaillé un temps dans une mine de manganèse (锰矿). Quant à nous, nous attendons tranquillement dehors, assis sur un petit tabouret, bouffant un peu de wuse-nuomi (无色糯米, ‘riz glutineux au cinq couleurs’), discutant avec les enfants, répondant à leurs innombrables questions, les prenant en photo et jouant avec eux.

Le neveu Nong profite de ces instants pour me confier qu’il voudrait être flic, dans la police armée (武警) ou la police judiciaire (刑侦) – il y a beaucoup réfléchi -, ou bien encore pompier. Bien que cette dernière activité, d’après lui, ne présente pas assez de risques. Un vrai petit homme en quête de défis et d’aventures, qui n’a peur ni du danger, ni des armes. Cet après-midi, il a d’ailleurs échanger en signe d’amitié avec Evan, une carabine de pseudo-G.I. Joe contre une pièce de 5 dollars hongkongais. Mais attention: ses choix professionnels sont encore un secret. Il ne faut en parler à personne! (Alors chuuut!)

Opération commando

Quoi qu’il en soit, cet attrait pour la violence et la ‘guéguerre’ ne m’étonne ‘guéguère’ de la part d’un enfant chinois, surtout lorsque l’on voit les multiples émissions, journaux, documentaires et séries qui passent en boucle à la télévision. Bien qu’il soit zhuang (et non pas han), et comme son prénom (Qingguo = ‘Célébrer le pays’) le laisse présager: c’est un vrai petit patriote, un nationaliste pur et dur, déjà lobotomisé à souhait pour défendre le drapeau rouge, les intérêts du Parti et les couleurs de la République Populaire de Chine. Plus tôt, entre deux nettoyages de tombes, il m’a d’ailleurs confié:

  • 台湾是我们的。可是他们背叛了中国。” (« Taïwan, c’est à nous. Mais ils ont trahi la Chine. »)
  • 是吗?这个台湾的事情是谁教你的?是老师叫你们的吗?” (« Ah bon? Ce truc sur Taïwan, qui te l’a appris? C’est votre professeur qui vous a appris ça? »)
  • 不是。大家都是这么说的。” (« Non. Tout le monde dit ça. »)

Parmi les petits bambins, une petite de 4 ans et demi, du nom de Xiaoyan (晓颜?), semble m’avoir complètement adopté: elle ne cesse de s’agripper à moi, de me demander à ce que je la porte ou à ce que je joue avec elle. Sautillant comme un petit lapin à chaque fois qu’elle se déplace, grignotant soit des bonbons soit une glace, toujours prête à s’amuser et dégageant toutes les 2 minutes le sourire d’un ange ayant toujours ses dents de lait, elle me confie un moment: “我舍不得你!” (« Je ne peux pas me passer de toi! »). Peut-être est-ce la barbe qui me donne un air de gentil tonton…

Lorsque arrive l’heure de dîner, nous sommes invités à rejoindre les hommes autour d’une petite table. Les hommes, ai-je dit? Oui, car chez les Zhuang de la campagne, certaines coutumes sont encore respectées. En ces grandes occasions, seuls les hommes sont autorisés à se réunir autour de la table pour se remplir la panse et s’hydrater le gosier. Les femmes, tout dorlotant les enfants en bas âge ou en donnant le sein, sont assises autour de nous et discutent entre elles sans interrompre la conversation, et surtout sans boire d’alcool! Leur tache: assister au spectacle.

Au menu, nous avons donc le choix entre: plusieurs assiettes de porc, souvent très gras – même si Nong Ge nous répètera: “这个不是肥,是猪皮!” (« C’est pas du gras, c’est de la peau de porc! ») – un plat de viande de chien (sur lequel je me rabats, faute de mieux) et du nuomi.

  • (Nong Ge:) 一般连羊肉,马肉都有。可是今年没有时间!” (« Normalement, il y a du mouton et du cheval. Mais cette année, on a pas eu le temps »)

Et comme breuvage: de la bière, mais aussi et surtout un alcool à 23° à base de patate douce et de maïs. Pour déguster tout cela, nous nous retrouvons donc avec Nong Ge, quelques membres de sa famille, et son père, âgé de 70 ans. Le geste lent, le verbe hésitant et la voix aiguë, il nous accueille très chaleureusement, me tape souvent sur l’épaule, et m’agrippe parfois la main en signe d’amitié sino-occidentale:

  • 你们是哪一个国家的人呢?” (« Vous… êtes… de quels pays? »)
  • 我是法国的,他们俩是美国的。” (« Je suis français, et eux deux sont américains. »)
  • 一个法国的两个美国的?” (« Un Français… Deux Américains…? »)
  • 对!” (« Oui! »)
  • 哦~~~!呵呵!我们非常欢迎你们到这里吃饭!” (« Ohhh…! Hi hi! Nous… vous souhaitons… la bienvenue… à ce… dîner! »)
  • 谢谢,大爷!谢谢!” (« Merci, grand-père! Merci! »)
  • 呵呵!不用谢!我们这里很穷!” (« Hi hi! Y’a pas de quoi! Ici, on est… très pauvre! »)
  • 没有!没有!这里很好!风景很美!” (« Non! Non! C’est très bien ici! Les paysages sont magnifiques! »)
  • 风景很美?呵呵!我们这些菜你们吃得习惯不习惯?” (« Les paysages sont… magnifiques? Hi hi! Nos plats… ces plats… Vous vous… y habituez? »)
  • 习惯!习惯!我们很喜欢!很好吃!” (« Oui! Oui! On aime beaucoup! C’est très bon! »)
  • 我们中国跟你们法国和美国习惯是不一样!” (« Nous… En Chine… Les habitudes sont… pas pareil… qu’en France… et qu’aux États-Unis! »)

On connaît les chiottes japonaises ultra-modernes avec le jet d'eau nettoyant l'anus. Mais franchement, qu'est-ce ça vaut à côté de ça? Chier à côté d'une cage à poule, ça, ça a de la gueule!!!

Étant donné qu’il perd un peu la boule, et sans doute aussi à cause de l’alcool (bien qu’il boive peu), il répètera au moins à trois ou quatre reprises:

  • 两个国家的习惯就是不一样!” (« Dans deux pays différents… les habitudes sont différentes! »)

Ce toubib à la retraite n’ouvre son armoire à médicaments que pour soigner occasionnellement les membres de sa famille; car aujourd’hui, nous dit-il, la médecine occidentale est plus populaire. Il se considère un peu sur la touche, surtout maintenant qu’une de ses jambes le handicape à cause de son diabète.

Répétant souvent les mêmes choses, il fera remarquer à plusieurs reprises, en comparant la coupe de GI d’Andy et les cheveux plus ébouriffés d’Evan et moi:

  • 他的头发比较像我们中国人。呵呵!跟你们不一样。呵呵!我要是在外面见到他我就不认出来他是外国人。” (« Ses cheveux… ressemblent… à nous-autres Chinois. Hi hi! C’est pas pareil… que vous. Hi hi! Si je… le voyais… dehors… je ne verrai pas… que c’est un étranger! »)

Assez vite, épuisé par son âge et par l’alcool, il me demandera, avant de se lever péniblement pour crapahuter vers sa chaise longue sur laquelle l’attend Morphée:

  • 你是湖南人?” (« Tu es du Hunan? »)

C’est quand même marrant de constater que ce n’est pas le premier lbx que nous rencontrons qui croit que nous sommes du Hunan; alors que les Hunannais, à ma connaissance, ne présente aucune particularité physique. Il faudra que je trouve un jour la clef de ce mystère…

Vers 23h, crevés (même moi, qui pourtant, à cause de mes problèmes intestinaux, obtient la compassion de mes hôtes qui ne m’obligent pas à trop boire), nous demandons à nos amis la permission de nous reposer. Nong Ge n’ayant pas encore l’eau courante chez lui, nous accompagne à l’école maternelle du village, où nous utilisons les lits qu’utilisent les gamins pour la sieste. Ce sont en fait de simple paillasses sur quatre pieds, mais avec nos sacs de couchage et tout notre matos, nous sommes parés contre tout.

Bien évidemment, nos amis lbx se soucient de tout: Trouverons-nous les toilettes? Arriverons-nous à fermer la porte? Saurons-nous nous protéger d’éventuels brigands? Etc… N’ayant qu’une seule envie, celle de nous allonger, nous les rassurons vite fait en les pressant de nous laisser tranquilles. Une fois sur nos lits, nous n’avons pas beaucoup de mal à trouver le sommeil…

(*): ‘Balayer les tombes’ (扫墓 en mandarin, 拜山 en cantonais) est le fait de nettoyer les pierres tombales et de débroussailler les mauvaises herbes qui les entourent. Un processus qui s’effectue tous les ans pour la Fête des Morts (清明节, le 4 ou 5 avril du calendrier grégorien) chez tous les Chinois et pour la Fête du 3-3 (三月三, le 03/03 du calendrier lunaire) chez certaines minorités du sud.

Jour 207 (17/04/10)

Danongcun(大农村)-Longxian(龙显)

Province autonome Zhuang du Guangxi(广西壮族自治区)

- 12km -

Au réveil, je vais plutôt bien: aucun mal de tête à constaté, et une tuyauterie en meilleur état. Quant à Evan et Andy, qui ont davantage bu que moi, ils ont une bonne gueule de bois. Evan s’est même réveillé au milieu de la nuit sans savoir où il était, pour chier à l’entrée de l’école, carrément dans la cour! Je ne sais pas comment il arrive à être autant dans le cosmos…

Réveil à l'école maternelle

L'école maternelle

Très vite, vers 8h, Nong Ge arrive avec des espèces de pains farcis et autres hamburgers infâmes à réchauffer au micro-ondes. Puis après nous laisser ranger tranquillement nos affaires et nous débarbouiller un peu, nous invite à rester, au moins jusqu’au déjeuner:

  • 现在都下雨了。不能出发!” (« Il pleut. Vous pouvez pas partir! »)
  • 没有!雨很小!快停了!真的非常感谢!可是我们必须要出发。要赶路。” (« Mais non! La pluie est très faible! Elle est bientôt finie! Vraiment, merci beaucoup! Mais, on doit absolument partir. On est pressés. »)

Mais malgré nos insistances répétées, il arrive à nous faire céder. Nous rentrons donc avec lui, et vers 11h, nous attablons en compagnie d’autres membres de la famille, qui étaient partis faire la fête ailleurs hier soir, ainsi qu’avec les femmes qui, aujourd’hui, peuvent picorer avec nous quelques morceaux de porc ou de chien. Et bien entendu, gueule de bois ou pas, départ à vélo ou pas, ils faut boire. De la bière, seulement, certes. Mais un repas d’adieu ne mérite pas d’être pris sans alcool. Inutile d’expliquer que nous devons prendre la route. Le lbx ne réfléchit pas. Il agit par réflexe et par rapport à ses habitudes: Quand on bouffe, il FAUT boire. Quand on voit un laowai, il FAUT crier « hallow! ». Une sorte de réflexe de Pavlov… Et de toute façon, le Yunnan n’est plus qu’à une centaine de kilomètres, souligne Nong Ge:

  • 很近。我们开拖拉机两个半小时就能到!你们骑单车最多需要4个小时!” (« C’est pas loin. En tracteur, on y est en 2 heures et demie! À vélo, vous en avez pour 4 heures maximum! »)
  • 不一定!上坡很多!” (« Pas sûr! Il y a beaucoup de montées! »)
  • 哎呀~~~!没问题!4个小时没问题!有上坡就有下坡嘛!没问题!” (« Oh la la…! Pas de problème! En 4 heures, c’est dans la poche! Qui dit montées dit aussi descentes! Aucun problème! »)

On voit bien que c’est pas lui qui pédale…!

Dernière photo avant notre départ. Nong Ge est juste devant moi, légèrement sur ma droite.

À gauche: "L'application de la limitation des naissances est la politique de base de notre pays" - À droite: "Répondre positivement à l'appel du Parti, être conscient de l'application de la limitation des naissances"

Après un dernier toast, nous finissons tout de même par quitter nos amis. Mais Evan, ayant du mal à digérer la bière après une gueule de bois assez tenace, demande à se reposer très vite. Un quart d’heure après avoir quitté Nong Ge, nous nous arrêtons donc sur le bord de la route. Evan sort son sac de couchage, se bande les yeux, et pionce. Andy s’allonge aussi. Je bouquine. Et cela dure environ une heure.

Gueule de bois

Puis Evan se réveille, et nous repartons. Malheureusement, il ne semble pas aller beaucoup mieux. Nous nous arrêtons alors dans un petit bled pour un bol de nouille, et décidons ensuite de partir à la recherche d’un hôtel, bien que n’ayant parcouru qu’à peine 10km! Une mauvaise nouvelle n’arrivant pas seule, lorsque nous trouvons le seul hôtel du coin, celui-ci est déjà complet. Evan voulant s’allonger au plus vite, nous frappons à la grille du commissariat, et demandons un coup de main au flic qui sort nous ouvrir. Y aurait-il un endroit où l’on puisse s’allonger? Même une pièce pourrie… Un simple toit nous suffirait… Voire même installer nos tentes dans la cour du commissariat…

  • (flic:) “这里不太方便。连水都没有。而且有领导来的话,会不太好。你们住宾馆会比较合适。” (« Ici, c’est pas très pratique. Il n’y a même pas d’eau. Et en plus, si un supérieur vient, ça le fait pas. Vous seriez mieux dans un hôtel. »)
  • (moi:) “对,可是宾馆都已经住满了!” (« Oui, mais l’hôtel est déjà complet! »)
  • (flic:) “身体不舒服你们就去卫生院比较好!” (« S’il ne se sent pas pas bien, il faut aller au dispensaire,ce serait mieux! »)
  • (moi:) “不用!不用!我们只需要一个房间。没有床也无所谓。只要有屋顶就好。搭帐篷也可以。” (« Pas la peine! Pas la peine! On a juste besoin d’une chambre. Même s’il n’y a pas de lit, c’est pas grave. Du moment qu’il y a un toit. On peut aussi installer nos tentes. »)
  • (flic:) “可是我们这里不太方便。你们可以进来坐一下,休息一会,喝点水。可是我们这里什么都没有。你们住宾馆比较理想。” (« Mais ici, ce n’est pas très pratique. Vous pouvez entrer vous asseoir un moment, vous reposer et boire un peu d’eau. Mais ici, on n’a rien. L’idéal serait que vous restiez à l’hôtel. »)
  • (Evan:) “对,可是有时候理想是达不到的。” (« Oui, mais il arrive parfois que l’idéal ne soit pas accessible. »)
  • (moi:) “对,这里没有别的宾馆吧?” (« Oui, il n’y a pas d’autres hôtels ici? »)
  • (flic:) “没有。就一个宾馆。你们可以到县城。县城有!” (« Non. Y’en a juste un. Vous pouvez aller au comté. Il y en a là-bas! »)
  • (moi:) “可实县城很远。他身体很不舒服,需要休息。” (« Mais c’est loin. Il ne se sent pas bien du tout, il a besoin de se reposer. »)
  • (flic:) “不舒服,就去卫生院看一下病会比较好…” (« S’il ne se sent pas bien, le mieux est qu’il aille se faire soigner au dispensaire… »)

Bref… Pas la peine de continuer… On parle à un mur.

Nous repartons donc et avançons au ralenti, jusqu’au prochain bourg, minuscule, où le seul magasin est une petite supérette ouverte par un couple de vieux. Nous demandons alors de l’aide aux lbx locaux, dont nous nous apercevons un peu plus tard qu’il sont en période de deuil. Nous sommes évidemment un peu gênés, mais ils nous disent que ce n’est pas grave et nous emmènent dans une petite construction qui servait auparavant de gouvernement local.

Un lbx nous ouvre l’un des trois ou quatre bureaux, dans lequel se trouvent encore chaises, tables, panneaux concernant les directives politiques locales, etc. Le sol est poussiéreux. Bref… c’est une squat!

Un lbx donne deux, trois coups de balai, pendant que je demande à un autre:

  • 外面的哪个牌子“民主法制示范村”是什么意思?” (« Le panneau dehors ‘Village-pilote de démocratie’ », ça veut dire quoi?)

  • (rire niaiseux:) “我们也不懂…” (« On ne sait pas vraiment… »)

À gauche: "Village-pilote de démocratie"

Puis ils partent, sans nous poser la moindre question. Seuls une bonne quinzaine d’enfants restent à l’entrée, agglutinées, à nous observer.

Dans le squat - En haut: "Salle d'activité pour les membres (probablement: de la Jeunesse Communiste)" - En bas: "Conciliation populaire"

Le coup de l'appareil photo pour les faire fuir, ça marche pas toujours!

Evan sort sans tarder ses affaires, s’installe, et se couche. Ne sachant trop que faire, je sors faire un petit tour, discute un peu avec les gosses qui me bombardent de question:

  • 你的家在哪里?” (« Où est ta maison? »)
  • 你们参加奥运会了吗?” (« Vous avez participez aux Jeux Olympiques? »)
  • 你能跳到多高?” (« Tu peux sauter jusqu’à quelle hauteur? »)
  • 你们的国家有枪吗?” (« Il y a des armes à feu dans vos pays? »)

Jusqu’à ce qu’un mongolien n’apparaisse en nous scrutant comme un psychopathe. Les enfants se dispersent. L’un d’eux me dit:

  • 他很厉害!” (« Il est terrible! »)

Un épouvantail à gamins qui aboie apparemment plus qu’il ne mord. J’essaie d’échanger deux mots avec lui, mais pas évident de communiquer! Je rentre. Andy et moi nous occupons comme nous pouvons avec l’informatique. Pas facile dans une pièce où il n’y a même pas d’électricité!

Le squat

En fin d’après-midi, je vais chercher des snacks pour tout le monde au village précédent. Lorsque je reviens, je demande au vieux de la supérette s’il a de l’eau chaude pour mes nouilles:

  • 没有了!” (« J’en ai plus! »)

Depuis le début, il ne semble pas vraiment apprécier notre présence.

Je trouve alors un autre vieux qui m’amène chez lui et me donne une vieille bouteille en plastique qui traîne dans son taudis pour la remplir. Je rentre, bouffe, et me visionne un documentaire, jusqu’à ce que mon ordi n’ait plus de batterie. Une journée un peu morte, en somme…

Jour 208 (18/04/10)

Longxian(龙显)-Funing(富宁)

Province du Yunnan(云南省)

- 102km -

Evan s’est bien reposé. Tôt debout, nous sommes donc enfin prêts à repartir!

Nous remercions les villageois qui nous ont ouvert les portes de leur squat, et pédalons jusqu’au prochain bled, prendre un petit déj dans un boui-boui. Et nous découvrons à cette occasion, ce qui restera pour l’instant les chiottes les plus insolites de notre voyage…

C'est décidé: chez moi, je veux des chiottes comme ça!

Nous repartons sans trop tarder, et les côtes nous font assez vite comprendre que nous n’arriverons pas au Yunnan en 4 heures, comme avait tenté de nous en convaincre Nong Ge hier!

Ça monte dur, mais encore une fois, la nature est au rendez-vous, et la circulation n’est pas vraiment dense. Loin de là! Une petite pluie tente de nous ralentir, mais disparaît heureusement aussi vite qu’elle était venue. Lors de notre pause déjeuner, nous sommes encore à une vingtaine de kilomètres de la frontière.

Ce n’est donc qu’en milieu d’après-midi, après une longue route, que nous passons la frontière et arrivons en province du Yunnan (云南省). Et étrangement, le paysage change assez brutalement. Les pentes sont encore plus abruptes, et la sécheresse devient assez flagrante. Tandis qu’au Guangxi, la nature était verdoyante, de nombreux terrains, ici, sont sombres et complètement déshydratés. La région souffre, paraît-il, de sa pire sécheresse depuis un siècle!

Ça y est! On est au Yunnan! (panneau à droite) - En haut: "Les habitants du comté, exemplaires en terme de symbiose avec l'armée, vous souhaite la bienvenue" (un peu difficila à comprendre, j'avoue...)

"Retenir par coeur les directives du Secrétaire général Hu Jintao。 Appliquer avec vigueur le programme de redressement des frontières et d'enrichissement de la population" (Vous comprenez rien? Z'en faites pas: c'est fait pour!)

Moins vert qu'au Guangxi...

Un clou rouillé, une vieille godasse usée... Le vieux Wang prend tout!

En fin d’après-midi, nous arrivons bien crevés au comté de Funing (富宁县). Bonne nouvelle sur le plan gastronomique: au Yunnan, on trouve beaucoup plus facilement de bœuf qu’au Guangxi, où les gens bouffent principalement du porc. Et ce soir, je ne m’en prive pas! Bon dîner, bon repos. Mais le plus dur reste à faire. Dans cette province du sud-ouest de la Chine, tout n’est que montagnes! Sport intense en perspective!!!

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