Mar
01
2010

Jours 147~149: arrivée dans le Guangdong sous un ciel couvert

Jour 147 (15/02/10)

Luxi(芦溪)-Hukeng(湖坑)

Province du Fujian(福建省)

- 38km -

Aujourd’hui, nous allons mieux. Il est temps de partir. Nous quittons donc l’hôtel, entourés par les trois filles du patron, qui se battent pour poser en photo avec nous.

Comme hier, aucun restaurant n’est ouvert. Nous nous contentons donc de quelques pains achetés dans cette pâtisserie occidentale à la chinoise, et repartons. La première demi-heure de notre parcours est semée d’embûches: boue, trous, flaques, cailloux, mais nous avons tout de même la chance de tomber par la suite sur une petite route asphaltée. Seulement, les dieux des montagnes du Fujian, n’entendant pas nous laisser rouler sous des conditions aussi idéales, ont décidé de convoquer la pluie et de dresser devant nous des pentes abruptes. Encore une fois, c’est le parcours du combattant, d’autant que nous nous perdons plusieurs fois, à cause de la signalétique quasi-inexistante.

A peine sortis de Luxi, un nouveau tulou...

Sur cette vieille maison: "Vive le grandiose Parti Communiste Chinois" et "Vive l'union des peuples du monde" (exactement ce qui est écrit à l'entrée du siège du gouvernement chinois à Pékin)

Nous passons devant plusieurs tulou aménagés en sites touristiques et donc remplis de curieux descendant de leurs cars et se déplaçant tel des moutons ne parvenant pas à se débarrasser de leur instinct grégaire, pour dépenser leurs économies dans des billets d’entrées, des plats peu authentiques et des gadgets attrape-gogos.

Petit bourg

En milieu d’après-midi, après avoir dévalé des kilomètres de routes embouteillées par les cars de touristes, nous arrivons dans le village de Hukeng. Evan et moi allons sonder chacun de notre côté le prix des hôtels. Evan ne tombe que sur des établissement pleins. Heureusement, j’en trouve un bon, avec des lits tout neufs. Seulement, le patron joue les comiques en me proposant le lit à 60 yuan, soit 180 yuan la chambre. “这已经很便宜!” (« C’est déjà assez bon marché! »), précise-t-il. “不行!一共60还差不多!” (« Non! 60 en tout, c’est plus acceptable! »). Et ce n’est que lorsque nous sommes à deux doigts de partir, qu’il finit par accepter.

Ce genre de situation est chose courante en Chine, mais cela m’étonne toujours de voir que les Chinois, pourtant si attachés au principe consistant à « garder la face », puissent proposer un prix extravagant en précisant que c’est une affaire, avant de finalement céder et de diminuer le prix par trois. Et tout cela avec le sourire! genre: « Oui, j’ai essayé de t’enculer en te mentant comme un arracheur de dents, mais étant donné que je t’aime bien, je te fais un prix moins élevé! On est amis? ». C’est comme si un gars essayait de me poignarder, que je l’esquivais de justesse en lui donnant un coup dans les burnes, et qu’il se retourne à la fin en disant: « Bon alors… Sans rancune? ».

C’est d’autant plus marrant que lorsque nous revenons à l’hôtel après avoir trouver, non sans mal, de bonnes nouilles dans un petit boui-boui qui proposait par ailleurs un plat de bite de bœuf (牛鞭) pour 120~150 yuan, le patron nous invite à boire du thé avec ses fils, en nous disant: “我想,你们可以跟我儿子聊聊天,成好朋友。你们来住我这算是缘分。我们中国人很相信缘分,所以我给你们最低价。要是别人,我就不会租那么便宜。” (« Je pense que vous pouvez discuter avec mes fils et devenir de bons amis. Le fait que vous veniez ici chez moi, c’est le yuanfen(). Nous-autres Chinois croyons beaucoup au yuanfen, c’est pour ça que je vous ai fait le meilleur prix. Si ce n’était pas vous, je ne louerais pas à un aussi bas prix. »). Ils sont marrants ces Chinois. Ils essaient toujours de nous enfoncer une poutre dans le cul avec le sourire. C’est pour cela qu’à chaque niveau, que ce soit chez les petits marchands ou les grands dirigeants, il est toujours difficile de discuter sans se faire avoir, car les lbx (les lbx sont partout!) mentent comme ils respirent.

Ce lbx-ci s’appelle Li (). Il est Hakka (客家人) () et possède un appartement dans un tulou(). Ce dernier étant en ruines, il a décidé de s’en servir de débarras et de venir s’installer ici pour ouvrir cet établissement. Avant, Li tenait un magasin de fringues dans son bourg. Aujourd’hui, c’est son fils aîné qui s’en occupe. Ses deux autres fils, fraîchement diplômés, vivent aujourd’hui à Fuzhou (福州), chef-lieu de la province. En nous voyant revenir du supermarché avec des bouteilles d’eau, le père Li nous dit: “你们不应该买矿泉水。我们这里的自来水很干净,很好喝。是山泉水,直接从山顶留下来,比矿泉水要好喝!” (« Vous n’auriez pas dû acheter de l’eau minérale. Notre eau du robinet est très propre et très bonne. C’est de l’eau de source, elle coule directement des sommets montagneux, et c’est meilleure que de l’eau minérale! »). L’eau de source est meilleure que de l’eau minérale? Mais l’eau minérale, c’est pas de l’eau de source?

Nous discutons ensuite avec ses deux fils, autour du service à thé et d’un sac de cacahouètes. Le deuxième fils, diplômé des beaux-arts, fait de la peinture à l’huile à l’occidentale. Comme le lui fait remarqué Evan, la peinture chinoise est renommée. Pourquoi, alors, ne s’y intéresse-t-il pas? Deux raisons. Premièrement, la peinture chinoise est déjà trop courante, peu originale, et le secteur est saturé. Deuxièmement, la véritable peinture chinoise, l’authentique, n’existe plus. Avec un sourire gêné, il nous dit: “因为以前怎么说呢反正因为政府嘛! 现在日本和台湾都保留下来了传统的文化。大陆不行!” (« Parce que… Avant… Comment dire… Bref, c’est le gouvernement! Aujourd’hui, le Japon et Taïwan préservent bien la culture traditionnelle. En Chine Populaire, ça va pas! »). Un aveu intéressant, d’autant que plus tard, dans la conversation, il nous dit que sa mère, plus jeune, a été garde rouge (红卫兵). Lorsque Evan lui demande si elle ne regrette pas, il répond: “那时候没有办法。上面说什么,下面就必须要去做!” (« A cette époque, il n’y avait pas de choix. Quand les supérieurs disaient quelques chose, les autres devaient obéir! »). La conversation commence à devenir intéressante, mais des pétards incessants retentissant dans les rues (il faut toujours qu’il y en ait quand on en veut pas!), et notre fatigue se faisant ressentir, nous préférons écourter cette pause-thé et monter nous reposer, en espérant arriver demain dans la province du Guangzhou.

(): Le terme ‘yuanfen’ (缘分) est souvent utilisé par les Chinois pour dire qu’une rencontre était programmée par une sorte de force céleste. En français, on peut traduire le mot ‘yuanfen’ par ‘destin’.

(): Petit oubli de ma part dans les précédents posts: tous les tulous ont été construits, et sont aujourd’hui habités, par des Hakkas.

(): Les Hakkas forment un groupe non reconnu comme minorité ethnique par la RPC, qui ont leur propre dialecte, et dont les ancêtres, originaires du Henan, du Shanxi, ou encore du Hebei, sont venus s’installer, entre les IIIe et XIIIe siècles, dans une zone située à la rencontre des provinces du Guangdong, du Fujian, du Jiangxi et du Guangxi. Certains ont ensuite migré vers Taïwan.

Jour 148 (16/02/10)

Hukeng(湖坑)-Chayang(茶阳)

Province du Guangdong(广东省)

- 45km -

Lorsque nous nous levons tôt aujourd’hui, il pleut! Nous allons donc prendre tranquillement un petit déjeuner dans l’un des seuls petits boui-boui encore ouverts, puis retournons dans notre chambre. Mais tant qu’il pleut, nous ne tenons pas à partir. Et ce n’est qu’en fin de matinée que, sous un ciel très voilé, nous décidons de mettre les voiles.

Encore une fois, nous passons plusieurs heures à rouler dans les vallées, entre montagnes et cours d’eau, sous la constante menace de la pluie. Nous croisons encore de nombreux cars touristiques sur lesquels sont marquées des stupidités du genre: “永定 ↔ 土楼” (« Yonding ↔ tulou »). Or, des tulou, il y en a un peu partout et qu’il ne s’agit pas d’un nom de lieu. C’est un peu comme si l’on voyait en France un car « Paris ↔ mer ».

Sur le mur: "Tous ensemble, luttons pour la création d'un grand pays socialiste moderne!"

Pagode blanche au milieu de nulle part

En Chine, n'importe qui peut avoir son permis de conduire...

En fin d’après-midi, nous arrivons dans un bourg inattendu, qui comprend un important quartier rempli de vieilles constructions. Une série de vieux immeubles s’alignent dans des ruelles, sans que les habitants ne se rendent compte de ce petit trésor.

Vieille lbx du bourg de Chayang

Vieille église de Chayang

Rue de Chayang

Après avoir trouvé un bon petit hôtel, nous sortons encore vers un boui-boui, où nous rencontrons la fille des patrons, âgée d’une petite vingtaine d’années, qui travaille dans une grande ville et est revenu voir ses parents pour le Nouvel An chinois. Lorsque Evan demande à cette Vicky (certaines chinoises aiment se donner des noms anglais, même quand elles ne parlent pas la langue) pourquoi ce bourg s’appelle Chayang (cha- signifiant ‘thé’ et yang- signifiant ’soleil’), celle-ci répond: “每个地方都得起个名字嘛” (« Il faut bien donner un nom à chaque endroit! »). Et quant au vieux quartier:

  • (Evan) “这里有很多很古老的建筑。人家为什么不维修呢?” (« Ici, il y a beaucoup de vieilles constructions. Pourquoi les gens ne les rénovent pas? »)
  • 我们这里是古镇,维修的话就没有原来那个味道了。要保留下来原来的样子。” (« Ici, c’est un vieux village. Si on rénove, il n’y aura plus l’atmosphère d’antan. Il faut conserver l’aspect d’origine. »)

Il faut dire qu’en Chine, « rénover » signifie souvent « raser+reconstruire ». On peut donc comprendre sa réaction…

Ancien "Bureau Populaire des Télécommunications du Comté de Dabu" (où se trouve Chayang)

Particularité de Chayang: les entrées des maisons sont décorées de lanternes rouges avec le caractère du nom de famille des habitants

Probablement un ancien bâtiment administratif, au dessus duquel, l'imperturbable slogan: "Vive le Président Mao"

C’est plus ou moins sur ces bonnes paroles que nous rentrons nous reposer. Nous ne sommes aujourd’hui pas parvenus à traverser la frontière du Fujian vers le Guangzhou. Il ne nous reste qu’une trentaine de kilomètres. Ça devrait se faire demain.

Jour 149 (17/02/10)

Chayang(茶阳)-Meizhou/Meixian(梅州/梅县)

Province du Guangdong(广东省)

- 96km -

Après nous être levés à 7h, nous repartons vers les montagnes sur la départementale. Ce matin, les gouttes sont rares. Le parcours n’est pas désagréable, mais il serait mieux encore si l’on roulait plus vite, car depuis hier, Evan a une nette tendance à traîner. Lorsque vers midi j’arrive prêt d’un petit bourg, il est à plus de 10 minutes derrière moi, ce que ni Andy (rapide malgré son genou), ni moi, ne comprenons, d’autant que le ciel commence à se couvrir. Nous trouvons assez facilement un petit resto, mais y restons plus d’une heure et demie à cause de la pluie qui s’est nettement intensifiée depuis. Bien que les gouttes continuent à tomber, nous décidons de repartir, malgré, encore une fois, les réticences d’Evan, qui a horreur de se tremper. Mais finalement, les kilomètres défilent sans trop de difficulté, d’autant qu’il commence à faire bon. Nous roulons tellement vite qu’Andy et moi passons la frontière sans même nous en apercevoir.

Même dans le Guangdong, il nous faut pédaler dans les montagnes

Cours d'eau le long de la route

Notre premier tulou blanc

Contrairement à Evan, les canards, eux, se foutent éperdument de la pluie

Sympa, la baraque!

C'est toujours dans les petits bleds qu'on trouve les slogans les plus insolites. Ici: "Combattre le révisionnisme et protéger le marxisme-léninisme"

En fin d’après-midi, notre mission est parfaitement accomplie: nous sommes arrivés dans la petite ville de Meizhou (梅州), qui n’a aucun charme, mais où nous prévoyons de faire une pause d’une journée internet. Après une demi-heure de recherche, nous trouvons une vieille très sympa qui nous loue une chambre pour trois à seulement 100 yuan, avec Wifi! Elle précise en nous disant: “我这里不能接受外国人。所以如果有人 – 应该不会有什么问题 – 可是如果有人问的话你们就说我们认识就行。” (« Ici, je ne peux pas recevoir d’étrangers. Donc si quelqu’un – il ne devrait pas y avoir de problème – mais si quelqu’un vous pose des questions, vous n’aurez qu’à dire qu’on se connait. »). La douche, elle, est assez marrante: la pression n’étant pas assez puissante pour faire monter l’eau jusqu’à la pomme lorsqu’elle est suspendue, nous sommes obligés de nous laver assis par terre. Nous terminons notre soirée tranquilles, en nous matant un film. Demain, repos.

Vagabond à l'entrée de Meizhou

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