Jour 129 (28/01/10)
Datian(大田)
Province du Fujian(福建省)
Avec un petit mal de crâne, nous nous réveillons contents d’avoir passé cette soirée marrante avec ces lbx de la police. La nuit a été bonne, même si je me suis réveillé au milieu de la nuit sur un lit plein de flotte. J’aurais apparemment mal fermé une bouteille d’eau… J’ai même fait un cauchemar mettant en scène les autorités chinoises: un gars me tendait un questionnaire d’enregistrement pour laowai, sur lequel étaient marquées, en français, deux questions subsidiaires: « Quel est le peuple le plus beau du monde? » et « Comment appelle-t-on le fait de sortir de la merde de son cul? ». Les bonnes réponses étaient: « les Chinois » et « Chier ». Comment le cerveau réussit à fabriquer des rêves aussi cons?
Très tôt, nos amis nous appellent pour sortir déjeuner, puis dîner. Mais fatigués, nous leur expliquons que nous ne sommes pas prêts à sortir. Evan prétexte même une maladie, mais Grand Frère Wenming ne cesse de nous appeler pour nous dire qu’il faut sortir et qu’un de ces supérieurs veut nous inviter à bouffer, tout en nous assurant qu’il n’y aura pas de picole: “你们不能以整天都在房间里不吃饭!” (« Vous ne pouvez pas dormir toute la journée ou ne pas manger! »). Evan ne cède pas, et leur dit que nous prendrons ensemble le petit déjeuner demain.
Nous sortons alors prendre un dîner de shaxian-xiaochi (沙县小吃, ‘petite bouffe du shaxian’), et lorsque nous revenons, Evan reçoit un appel des flics “我老婆在超市里看到你们了!” (« Ma femme vous a vu au supermarché! »). Incroyable! On ne peut pas faire deux mètres dans cette ville sans être surveillés pas des espions!
Nous nous couchons assez tôt. Demain, on se tire!
Jour 130 (29/01/10)
Datian(大田)-Xianrong(仙荣)
Province du Fujian(福建省)
- 65km -
Aujourd’hui, nous sommes prêts à partir. Mais bizarrement, à 7h30 passées, nos amis de la police ne sont pas au rendez-vous. Evan les appelle quand même, mais il se trouve que finalement, hier, ils ont trop bu. Comme par hasard… Dire qu’ils nous avaient appelés hier en disant: « Pas de problème, les mecs! On picolera pas! C’est juré! ».
Nous allons donc prendre notre petit déjeuner à l’hôtel, et environ trois quarts d’heure plus tard, les gars nous rejoignent l’un après l’autre, sur la route avec leur VTT. Alors que nous étions au début un peu inquiets qu’ils passent quasiment toute la journée avec nous, ce qui leur aurait permis de savoir exactement où nous allions, ils ne nous accompagnent qu’une petite demi-heure. Quelques kilomètres plus loin, nous prenons la direction d’Anxi (安溪), célèbre pour son thé Tieguanyin (铁观音), alors que nous leur avions dit que nous roulions vers Yongchun (永春). Espérons que cela nous permettra de ne pas être accueillis par les gyrophare à l’entrée des prochaines villes!
Nous allons vite à la recherche de plantations de thé (茶厂), espérant ainsi pouvoir en déguster, et pourquoi pas, nous faire inviter à bouffer! Malheureusement, c’est l’échec: certains nous disent que ce n’est pas la saison, d’autres nous accueillent par un « Qu’est-ce que vous venez foutre? ». Après un excellent déjeuner dans un tout petit boui-boui super merdique (je sais que je me répète souvent, mais c’est vrai que je suis toujours étonné de voir que ce sont dans les endroits en apparence les plus pourris que nous bouffons le mieux!), nous arrivons dans un tout petit bled appelé Xianrong. Nous nous arrêtons devant une boutique de thé, à l’entrée de laquelle des bonnes femmes, jeunes et moins jeunes, trient des feuilles de thé en en retirant les petites tiges (茶叶根儿 ou 茶叶茎, appelées ici “茶叶gěng” – “gěng” = mauvaise prononciation de 根 ou 2ème prononciation de 颈? -). Le patron nous invite alors à déguster différentes sortes de thé Tieguanyin. Maîtrisant mal le mandarin, c’est un de ses amis qui, parfois, est obligé de nous traduire. Celui-ci nous précise d’ailleurs que son business lui a permis de pas mal s’enrichir! Le premier à avoir lancé cette boutique est son père, dont le nom est Huang Genzhi (黄根枝), si l’on en croit la carte de visite que son fils nous tend, Huang Genji (黄根基), si l’on se réfère au prix accrochée sur le mur, obtenu lors d’un concours. Son fils nous explique que les deux noms sont possibles. Pourquoi pas… Il nous apprend que les meilleurs thés sont ceux cultivés le 1er mai (thé du printemps: 春茶) et le premier octobre (thé d’automne: 秋茶). Les saveurs varient bien évidemment d’année en année. Pour le séchage, il sont équipés d’une sale climatisée à 16°C. Une fois les feuilles prêtes, elles sont conservées dans un congélateur. Nous en apprenons pas énormément, mais notre prochaine rencontre sera bien plus fructueuse.
En effet, les veines déjà bien remplies de caféines, à peine avons-nous le temps de refaire deux minutes de vélo, que nous tombons, en bas d’une rue, sur un lbx qui, du haut de sa maison perchée sur une butte, nous appelle:
- “进来喝茶吗?” (« Vous entrez boire du thé? »)
- “好的!我们先方便一下。马上过去!” (« D’accord!On pisse d’abord un coup. On arrive tout de suite! »)
Devant nous, se dressent en fait deux maisons: une ancienne, et une autre en construction. Pour nous rendre dans la première, il nous faut d’abord traverser le chantier et emprunter les escaliers à peine terminés.
Notre nouvel hôte s’appelle lui aussi Huang, et sa maison est absolument géniale. Étant en hauteur, la porte d’entrée, qui n’est fermée que la nuit, donne une vue la rue principale du bourg, mais aussi sur un cours d’eau et quelques montagnes. A l’intérieur, se trouve une petite cour carrée, au fond de laquelle il y a une petite table, autour de laquelle nous discutons tout en sirotant notre thé. Autour de la cour, se situent entre autres la cuisine et la salle de bain. A l’étage, il y a quelques chambres, ainsi qu’une grande terrasse dans garde-fou, juste au dessus de la porte d’entrée, et sur laquelle se repose un grand chien qui regarde se coucher au loin le soleil, à côté d’une cage à pigeons. Dehors, dans l’arrière-cour, ce sont les latrines, c’est à dire un petit toit avec des trous, au fond desquels des milliers de vers grouillent dans un amas de merde. En levant la tête vers le sommet de la colline, on aperçoit une partie des plantations de thé de Huang.
Ce dernier nous laisse donc nous asseoir autour de sa table basse, que ne quitte quasiment jamais le kit de thé, prend un paquet de feuilles dans son congélateur, les dépose au fond de la théière dans laquelle il verse ensuite de l’eau chaude, nettoie les verres avec la première infusion, puis nous sert avec la seconde (la première infusion n’est jamais bue). Lui et son père nous accompagnerons à tour de rôle pour discuter.
Âgé d’environ 40 ans, Huang Junior vit ici avec de nombreux membres de sa famille. Il y a tout d’abord sa femme et ses deux enfants. Deux filles! A son grand dam, d’ailleurs, car lorsque nous lui demandons le sexe de son nouveau né de 3 mois, il nous répond: “咳~~~,又是个女孩!” (« Ah la laaa, c’est encore une fille! »). Enfin, c’est ce qu’il nous laisse croire au début, en tant que paysan. En tant que père en revanche, on voit bien qu’il adore ses enfants et que sa petite dernière, lorsqu’il la dorlote dans ses bras, lui procure beaucoup de bonheur. Il y a aussi ses deux parents et son neveu (le fils de son frère). Son père est origine de Xiamen (厦门). Il a été envoyé ici en 1969, lorsqu’il avait 19 ans, pour travailler dans les terres. C’était alors l’époque d’une grande campagne (Mouvement d’envoi des zhiqing à la campagne) où tous les jeunes instruits (知识青年 ou 知青) étaient mobilisés pour descendre dans les campagnes (下乡) et monter dans les montagnes (上山). A l’époque, la priorité était de manger, alors le gouvernement envoyait les jeunes planter du riz! Plus tard, bien plus tard, il est allé chercher des graines à Anxi (安溪, capitale du Tieguanyin), pour essayer d’en planter sur son terrain. Il a échoué plusieurs fois, puis s’est amélioré. Plus il progressait, plus il augmentait sa production de thé au dépend du riz. Il était alors le premier ici à en cultiver. Le parcours d’une réussite!
Le père nous évoque rapidement les différentes étapes indispensables à la préparation des feuilles de thé Tieguanyin:
- cueillir (采青), huit à neuf femmes sont employées chaque saison pendant 30 jours pour cette tâche
- sécher au soleil (晒青)
- refroidir (凉青)
- secouer (做青 ou 摇青)
- cuire, faire sauter (炒青)
- pétrir, malaxer (揉捻)
- sécher à feu doux (烘干), cela se fait dans une sorte de grand sèche linge, que chacun possède chez soi
Voyant le soleil commencer à décliner, nous demandons à notre ami Huang s’il aurait un bout de terre sur lequel nous pourrions camper. Après hésitations, il nous montre sa maison en construction, sur le toit. Absolument génial!!! En montant dessus du dernière étage, étayé par près d’une centaine de banches de bois, nous nous retrouvons tout en haut de cette construction, avec une vue incroyable! Camper ici, c’est idéal! Enfin… je devrais plutôt dire « serait » idéal, car le père, gêné de nous laisser dormir sur le toit, nous invite finalement à rester dans une petite chambre, dans laquelle dorment habituellement les invités, et notamment les femmes qui se déplacent jusqu’ici à chaque saison pour cueillir les feuilles de thé. N’osant pas refuser, de peur qu’il ne croit que je trouve sa chambre trop spartiate, j’accepte, à contre cœur, contrairement à Evan et Andy, ravis d’avoir un endroit à l’abri d’éventuelles intempéries.
Après nous avoir laisser nous installer, la femme et la mère nous préparent un dîner simple mais délicieux: 炒粉干 (nouilles de riz sautées), quelques légumes, soupe porc-champignons et 稀饭 (bouillie de riz). Eux d’ailleurs, ne prennent que de la bouillie de riz avec quelques légumes salés. C’est, en Chine, le repas du pauvre par excellence. Ils insistent pour nous laisser le meilleur, nous expliquant qu’ils sont habitués à manger cela le matin et le soir. Le déjeuner, en revanche, est l’occasion pour eux de manger de manière plus diversifiée. Nous sommes bien évidemment gênés, mais comment refuser…?
Après le dîner, les plats sont débarrassés, et le service à thé réapparait. Huang nous parle alors un peu de sa famille et de ce qu’il projette pour l’avenir. Il a en fait un grand frère mais aussi deux sœurs. Ses deux sœurs sont dans une autre province, dont la plus jeune, adoptée, n’a que 18 ans et étudie encore le métier d’infirmière. Son frère vend du thé à Canton, tandis que sa belle-sœur est restée dans un village voisin. Notre ami, lui, nous dit que le commerce ne lui conviendrait pas. Il n’a pas assez de patience et préfère rester ici auprès de ses parents, qui seront d’ailleurs les bénéficiaires prioritaires de la nouvelle maison. La piété filiale reste extrêmement importante en Chine. Les vieux pourront finir leurs jours en famille (même si elle n’est pas au grand complet), dans cette nouvelle construction. Elle aura tout le confort nécessaire, même si non conforme aux normes nationales. En effet, cette future nouvelle demeure a nécessité, pour être validée, le versement de quelques pots-de-vin… “当然!要是要盖合格的房子的话得花多少钱?谁能买得起?” (« Évidemment! Combien il faudrait payer pour faire construire une maison conforme? Qui peut se payer ça? »).
Quant à son avenir, il n’en sait rien. Il n’a pas vraiment d’idéal. Il faut juste vivre, un point c’est tout. Des lbx comme lui, il y en a combien en Chine? Qu’est-ce qu’il a de plus que les autres? « Wǒ men zè zǒng lén zǐ sì huì pǐn ! » (“我们这种人只是废品!”, « Les gens comme moi ne sont que des déchets! »). Son seul but, c’est de gagner plus d’argent, de pouvoir entretenir ses parents et élever ses enfants, en faisant en sortent qu’ils aient un meilleur avenir que lui. Sa fille de 7 ans est d’ailleurs vive est semble très débrouillarde pour son jeune âge. Elle va chercher elle-même son bol et ses baguettes, se sert toute seule, pose même la théière sur la plaque électrique après l’avoir remplie d’eau, … “我们农村就是这样。孩子很早就独立。她每天自己去学校,要走一公多里*。” (« C’est comme ça à la campagne. Les enfants sont indépendants très tôt. Elle va tous les jours toute seule à l’école et doit faire plus d’un kilomètre. »). Il espère simplement que ses enfants se débrouilleront mieux que lui, même s’il ne croit plus beaucoup en l’avenir du thé, à cause de la concurrence. D’après son père et lui, le thé a déjà atteint sa période d’or (avant, c’était de la merde!). Tous deux pensent que le thé deviendra un produit de plus en plus répandu et de moins en moins prisé. Alors en attendant, lorsqu’il n’a pas à s’occuper de son thé, il reste chez lui, oisif, à voir les jours passer. Le soir, il part parfois jouer aux cartes avec des amis. Mais sans jamais parier un sou, nous assure-t-il!
A la campagne, tout le monde se couche et se lève tôt, notamment à cause de l’école qui commence à 7h. Et même si les enfants n’ont pas cours demain, c’est une habitude à ne pas perdre. Alors pour ne pas indisposer nos hôtes, nous montons dans notre chambre. Il n’est que 19h30. Nous trouvons cependant assez vite le sommeil, vers 22h.
(*) : Huang dit “一公多里” au lieu de “一公里多” ou “一个多公里”.
Jour 131 (30/01/10)
Xianrong(仙荣)-Anxi(安溪)
Province du Fujian(福建省)
- 65km -
Ne sachant trop à quelle heure se lever, Andy avait programmé son réveil à 5h. Mais nos hôts semblant encore dormir, nous nous recouchons vite. Et ce n’est du coup qu’à 7h10 que nous sortons de notre chambre. Après un petit déjeuner de bouillie de riz (稀饭), nous repartons vite en remerciant Huang et toute sa famille.
Un peu plus loin, nous nous arrêtons pour prendre un complément de petit déjeuner, et avons la chance de bouffer un formidable choix de pains, certains frits, d’autres cuits à la vapeur. Nous poursuivons ensuite notre chemin sur la départementale et arrivons vers midi dans cette fameuse ville d’Anxi (安溪). Après avoir déjeuner, et alors que nous sommes à la recherche d’un hôtel, un gars sort de nulle part nous apporter à chacun une petite bouteille de thé sucré en disant: “你们骑车太辛苦了!” (« Vous devez être fatigués à vélo! »). Nous trouvons ensuite une grande chambre avec ordi pour 120 yuan quand même! Après une petite sieste, Evan et Andy vont faire un tour dans une maison de thé, alors que je préfère rester dans la piaule. D’autant que, pour une raison que j’ignore, les merdes s’accumulent sur mon vélo. Mon pédalier fait un bruit super bizarre et avancer devient vraiment pénible. Alors, encore une fois, j’ai les glandes! J’espère cependant trouver un bon réparateur à Xiamen (厦门). Heureusement, je dois bientôt aller à Hongkong pour mon visa. Ça me fera des vacances.
La journée se termine sur Internet. Demain: Xiamen!












