Jour 114 (13/01/10)
Zhangxiang(张巷)-Lipi(礼陂)
Province du Jiangxi(江西省)
- 78km -
Après cette journée d’hier, qui c’est mal terminée avec mon vélo, nous nous levons à 7h30, sous des « Hallow! » (« Hello! ») et autres « Naaïïïce tou miiit you! » (« Nice to meet you ») criés dans les escaliers. Sans chauffage, nous nous les sommes pas mal caillées et avons mal dormi. Je me réveille même avec un début de crève.
En sortant de l’hôtel, nous sommes entourés par une horde de gosses, plus curieux de voir des laowai que d’arriver à l’heure à l’école. Pendant que nous préparons nos vélos, le patron de l’hôtel me pose quelques questions, toujours aussi banales:
- “你们那里都很高大…” (« Tout le monde est grand chez vous… »)
- “不一定!” (« Pas forcément! »)
- “也有矮的吗?” (« Il y a aussi des petits? »)
- “对!当然!” (« Oui! Bien sûr! »)
Il paraît même que les plus petits peuvent arriver au sommet de l’exécutif…
Après un petit déjeuner dans la cantine de l’établissement, qui se situe bizarrement au sous sol, nous partons à la recherche d’un gars qui me redressera ma roue, un peu voilée, car évidemment, ma nouvelle roue Giant made in China n’est pas très solide. Il faut donc parfois rajuster les rayons pour redresser la jante. Plusieurs vieux, qui n’ont l’habitude que de traficoter des vélos de campagnes parcourant rarement plus de 2 ou 3km par jour, se disent incapables de régler mon problème. Pendant ce temps, ma roue continue à se déloger, mais je finis par en comprendre la responsable de cette situation: une traînée d’huile s’était glissée sous une vis. Un petit nettoyage suffit pour bloquer la roue de manière à ce qu’elle reste fixe, pour le moment… Puis, nous trouvons enfin un vieux lbx capable de resserrer plus ou moins correctement mes rayons. Mais une bonne nouvelle n’arrive jamais seule!!! Une autre merde survient: mon frein arrière ne marche plus efficacement. Quand je le serre, ça freine, et quand je le lâche, ça freine encore!!! Seule solution pour l’instant: détacher le câble et attendre de tomber sur un gars compétent. En attendant, je n’ai donc plus que le frein avant! Bref… Tout un cumul de problèmes de matériel qui me casse les burnes!!!!!
Nous reprenons tout de même la route. Faut bien faire avec ce qu’on a…
La petite route de campagne que nous empruntons est plutôt facile et belle. Nous tombons sur de minuscules bourgs, dont certains comprennent quelques vieilles maisons charmantes. Évidemment, la signalétique chinoise n’étant pas très efficace, surtout sur ce genre de parcours, il nous faut souvent demander notre chemins aux lbx locaux, pas toujours très précis dans leurs indications, et se contentant souvent de nous dire “这边!” (« Par là! ») accompagné d’un mouvement de bras aussi vif qu’approximatif. Ce qui nous conduit parfois sur une mauvaise trajectoire, et nous fait faire quelques 8km pour rien…

Les messages de propagande ne veulent souvent pas dire grand chose: "Persévérer dans la résolution du problème de population à travers le développement de chacun" (en gros: privilégier la qualité de la population plutôt que la quantité)
Lorsque nous déjeunons dans un petit bourg, ce sont encore plein de gosses qui viennent nous entourer, allant même jusqu’à s’asseoir sur les bancs du boui-boui pour nous observer de plus près en train de discuter, boire, manger. Le jeune qui nous sert les plats tente de hausser la voix pour les chasser, mais sitôt a-t-il le dos tourné, qu’ils reviennent assister à ce spectacle, dont nous sommes les vedettes malgré nous. A l’entrée, ce sont des femmes qui s’agglutinent et nous scrutent sans complexe, tout en papotant, certaines même en tricotant.
Cela fait à peine une demi-heure que nous sommes repartis, que nous nous retrouvons sur un chemin complètement boueux, presque marécageux. Et, que ce passe-t-il donc? Et oui… ma roue se re-déloge, encore et encore, jusqu’à ce qu’Evan et Andy me donnent un conseil éclairé: remplacer le une pièce qui fixe ma nouvelle roue Giant par celle (plus efficace) de mon ancienne roue. Et ça marche! (Des détails un peu compliqués à expliquer, mais peu importants…)
Lorsqu’il fait déjà bien sombre, nous arrivons dans un petit village, dont le choix d’hôtels est assez maigre. Le seul endroit que nous trouvons est une espèce d’immeuble-fantôme, aux vieux murs sombres, au plancher pourri, et dont une partie des vitres sont brisées. Nous y trouvons pour la modique somme de 20 yuan, une petite chambre de trois lits dans laquelle nous avons tout juste la place de rentrer nos vélos. Évidemment, pas de salle de bain, et même pas de chiottes. Enfin si: au fond du couloir, on peut se planquer derrière une planche de bois pour pisser dans un seau. Une habitude que l’on connaissait déjà un peu dans les montagne du Zhejiang. Pourquoi pisser dans un seau? Simplement parce que la pisse est ensuite utilisée comme engrais!

"Citadinisation de la vie rurale" "La bonté du Parti est plus grande que le ciel" (Oh oui... je sais... c'est marrant!)

"Développement de la production, Vie aisée, Habitudes paysannes civilisées, Village propre, Démocratie gérée"
Nous sortons ensuite à la recherche de nouilles (bon, rapide à faire et à bouffer), mais ne tombons que sur des restos préparant toute sorte de plats sautés au saindoux. Dans cette région, de grands récipients de graisse de porc sont souvent posés à côté des fourneaux. Le saindoux est au sud de la Chine ce que le beurre est au nord de la France, mais en quantité décuplée. Un lbx nous ayant aperçu nous amène gentiment dans un petit boui-boui et nous présente à la patronne comme étant des Italiens, sans que nous sachions trop pourquoi. Alors nous jouons le jeu, histoire au moins de lui donner de la face. Il devient ainsi, le temps d’une soirée, la star du village: celui qui escorte des laowai. Quelques bonnes femmes nous parlent, accompagnées de leur enfant unique. L’une d’entre elles, par gentillesse, mais sûrement aussi soucieuse de son image, nous paie la bouffe. Ce n’est par la première fois que ce genre de scène arrive. Nous avons connu des gars simples nous laisser dormir chez eux, sans aucune arrière pensée, et des lbx un peu plus manipulateurs, voulant à tout prix entretenir leur image, et utiliser le laowai comme moyen d’ascension sociale. La proprio du boui-boui, ne tenant pas à rester en marge, se propose à son tour de nous offrir le petit déjeuner demain matin.

La poudre à canon, la boussole, l'encre, le papier, mais aussi le seau à pisse, font parties des grandes inventions chinoises.
A 20h, lorsque nous regagnons notre chambre, il fait déjà très froid dans la chambre. Un froid qui nous paralyse les doigts et ne nous aide pas à écrire. Nous essayons alors de nous coucher tôt. D’autant que demain, nous devrons nous lever tôt pour arriver à Tangyin autour de midi.
Jour 115 (14/01/10)
Lipi(礼陂)-Tangyin(棠阴)
Province du Jiangxi(江西省)
- 35km -
Ce matin donc, pour arriver le plus tôt possible dans le vieux village de Tangyin (棠阴镇), nous nous levons à 6h. Nous retournons au boui-boui d’hier, mais à cette heure, il y a déjà beaucoup de monde, aussi bien des travailleurs que des enfants, s’apprêtant à aller au chantier ou à l’école. Comme souvent, nous ne sommes pas servis très vite, et lorsque je demande un supplément, la patronne sert en premier les Chinois. Ce n’est qu’une demi-heure après que je peux bouffer mes nouilles. Entre temps, Evan a eu le temps d’aller dans un coin de l’arrière cour, pour concocter une bouse d’une taille inimaginable, dont seuls les yaks du Tibet et lui-même ont le secret. Et pour en garder un petit souvenir, je lui conseille d’en prendre une photo. (Cette anecdote a l’air au premier abord conne, scatophile et dénuée d’intérêt, mais elle va prendre toute son importance dans la suite du récit!). Lorsque nous repartons, surprise! Il faut payer! Et oui… la bonne femme nous ayant invité hier n’étant plus là, la patronne n’a plus de face à faire valoir et nous encaisse.
Nous enfourchons ensuite nos vélos pour retrouver notre petite route de campagne, à travers des collines plus ou moins abruptes, entre champs et forêts, et sous une température beaucoup plus supportable que ces dernières semaines. Nous pourrons bientôt ranger nos gants et nos pantalons. Dans ces conditions, il nous est vraiment plus agréable de pédaler et même de s’arrêter pour admirer les paysages et prendre de nombreuses photos!
Nous arrivons vite dans le comté de Yihuang (宜黄县), dont le chef lieu est… Yihuang (宜黄县城). (En Chine, les comtés et leur chef-lieu portent le même nom.) Toujours dans le même comté, à environ une dizaines de kilomètres du chef-lieu, se trouve notre vieux village: Tangyin. Au premier abord, ça n’a pas l’air si particulier. Nous espérons que cela ne sera pas comme cette ville de Wuzhen (乌镇), que nous avons vue dans la province du Zhejiang, et qui n’était qu’un piège à touristes pas super authentique… Très vite, nous sommes interpellés par deux flics, sortis de leur voiture. N’ayant pour l’instant pas eu d’excellents contacts avec ce genre de personnages, qui ne savent en général pas quoi faire pour occuper leur journée, nous nous méfions. L’un deux, peu loquace et au regard désagréable, reste en retrait. L’autre, avec sa bedaine et son sourire de benêt, commence à nous poser des questions:
- “你们是从哪里来的?” (« Vous venez d’où? »)
- (moi:) “从很远的地方。” (« De très loin. »)
- “到哪里去?” (« Et vous allez où »?)
- “到更远的地方。” (« Encore plus loin. »)
Sur nos gardes, nous ne cherchons pas à être amical avec lui, mais au fil de la conversation, l’atmosphère se détend très vite. Il nous dit où se trouvent les endroits à visiter et ajoute: “有什么需的话,我们可以帮你们。“ (« Si vous avez besoin de quelque chose, nous pouvons vouas aider. »). Et c’est sur ce genre de bonnes paroles que se clôt cette conversation… Du moins, pour l’instant. Au début surpris par tant d’attention à notre égard, nous nous disons que nous avons peut-être eu tort de généraliser et qu’il y a des exceptions partout… Pas si sûr!
En effet, une dizaine de minutes plus tard, alors que nous faisons la navette entre deux hôtels pour comparer les prix, les mêmes flics nous interpellent et nous demandent de les suivre au commissariat. Motif: un gars du Bureau de la Sécurité Publique (公安局) du chef-lieu de Yihuang demande à nous parler. Nous les suivons donc, espérant que cela se terminera vite. Seulement, personne n’est là! Nous attendons dans la cour. Le mec en question serait sur la route et devrait arriver dans 10 minutes, nous dit-on. Evan gueule, mais Andy et moi essayons de le ramener à la raison, en lui disant que ce petit flicaillon de campagne n’y peut rien et ne fait qu’obéir à ses supérieurs. Mieux vaut contenir sa colère jusqu’à l’arrivée de l’autre gus. Nous attendons donc plus ou moins patiemment. Pendant ce temps, notre flic de campagne, gêné et ressentant notre agacement, tente d’échanger quelques mots avec moi pour détendre l’atmosphère, en ponctuant ses questions de petits sourires et de courtoisies: “把车靠墙上吧!这样很累!” (« Posez vos vélos contre le mur! Rester comme ça, c’est fatigant! »), “到里面坐一下,喝点茶!” (« Venez vous asseoir à l’intérieur, boire un peu de thé! »), … Nous patientons, trouvant tout de même le temps un peu long, car nous tenons à profiter pleinement de notre après-midi pour visiter le vieux village et prendre de bons clichés. Andy et moi restons calme, Evan tente de se contenir. Une fougue due peut-être à son jeune âge…
Arrive alors notre homme, accompagné de deux ou trois autre gars et d’une jeune fille manquant visiblement un peu d’assurance, probablement une nouvelle recrue. Le chef de la bande commence par des banalités auxquelles nous restons insensibles: “你们会说中文吗?今天专门带了我们公安局的美女做翻译!” (« Vous parlez chinois? Aujourd’hui je suis venu exprès avec une jolie fille du Bureau de la Sécurité Publique pour faire la traductrice! »), “首先, 我们非常欢迎你们到我们宜黄县旅游!” (« Tout d’abord, vous êtes les bienvenus pour voyager dans notre comté de Yihuang! »), “你们这是骑自行车旅游?” (« Vous voyagez à vélo? »), “你们路上遇到了什么困难或不方便吗?” (« Est-ce que vous avez rencontré des difficultés sur la route? »)… Jusqu’à aujourd’hui, pas beaucoup. Mais ça pourrait peut-être venir… Le voyant tourner incessamment autour du pot, je me permets de l’interrompre:
- “什么事儿?” (« Qu’est-ce que vous nous voulez? »)
- “是这样,我们是宜黄县外事部,想了解一下你们的情况。“ (« Voilà, nous sommes de la Section des Affaires Extérieures, et nous voulons connaître votre situation. »)
Et la meinü (美女, jolie fille) me montre alors sa carte. A leur demande, nous leur montrons nos passeports. Il faut préciser qu’à cet instant, Evan boue. Avec ses lunettes de cyclistes, son bandana sur la tête, ses mains sur les hanches et sa position de catcheur, on le sent prêt à foncer dans le tas. Le couvercle fumant de la cocote-minute peut exploser à tout instant. Andy, un peu agacé, reste cependant discret. Et moi, je ne peux pas m’empêcher de me marrer devant cette situation complètement ridicule. Notre homme remet nos passeports aux flics et leur demande d’en faire une photocopie pour nous enregistrer. Une formalité qui, on le sait bien, ne sert strictement à rien.
Une fois qu’ils nous rendent nos passeports, je m’apprête à partir, mais l’interrogatoire ne semble pas complètement terminé:
- “你们拍照片了吗?” (« Vous avez pris des photos? »)
- (moi, considérant qu’il s’agit seulement d’une question banale:) “有!” (« Oui! »)
- “我可以看吗?” (« Je peux les voir? »)
- (ne voulant pas perdre de temps:) “手里没有!都在电脑里!” (« On les a pas en main! Elles sont dans nos ordinateurs! »)
- “把电脑拿出来给我们看一下!我们宜黄县属于敏感地区,所以我们想看看你们在这里拍的照片!” (« Sortez vos ordinateurs! Notre comté de Yihuang est une zone sensible, nous voulons donc voir les photos que vous avez prises ici! »)
Zone sensible??? Ils ont peur de quoi? Qu’on ait pris des photos d’une base militaire ou d’un Tibétain en train de se faire lyncher pas des flics? En même temps ahuri et agacé par temps de connerie, je me tourne vers mes coéquipiers, entre rire et colère: « Ok, this is too much! » (« Ok, là c’est trop! »). Evan ajoute même: « We don’t stay here today. Let’s leave and go to the next city. » (« On ne reste pas ici aujourd’hui. Partons et allons à la prochaine ville! »). Les gars de la Section des Affaires Extérieures, ressentant notre agacement, sont deviennent alors un peu gênés. Mais après un bref coup de fil (certainement à un supérieur), le gars revient à la charge, timidement mais sûrement: “我们是外事部的, 我们有权利看你们的照片” (« Nous sommes de la Section des Affaires Extérieures, nous avons le droit de regarder vos photos. »). Alors que je m’apprête à refuser en lui expliquant que cela fait partie de notre vie privée, Evan commence à sortir de ses gonds: “好的,那我给你们看我今天早上拍的第一个照片!” (« Ok, alors je vais vous montrer la première photo que j’ai prise ce matin! »). La première photo… Celle du petit déjeuner… Dans l’arrière-cour du boui-boui… Alors je ne peux m’empêcher d’éclater de rire. Un jeune couillon qui accompagne notre homme regarde les photos enregistrées dans l’appareil d’Evan, et en voyant la merde, demande:
- “那是什么?是古代建筑吗?” (« Qu’est-ce que c’est? C’est une vieille construction? »)
- (Evan:) “差不多!” (« Plus ou moins! »)
Puis, en voyant une photo d’une pancarte que nous avons vu sur la route, avec le slogan “咱们还是用避孕套吧!” (« Nous devrions utiliser un préservatif! »), signé « la Commission de la Population et du Contrôle des Naissances du Comté de Yihuang » (“宜黄县人口和计划生育委员会”), le gars, interrogé, demande avec un petit rire stupide:
- “你为什么拍这个?” (« Pourquoi tu prends ça en photo? »)
- “因为很搞笑!” (« Parce que c’est marrant! »)
- “这个不搞笑,中国人口太多了,那就是我们的计划生育” (« Ce n’est pas marrant. La population chinoise est trop élevée. C’est notre politique de contrôle des naissances. »)

"Nous devrions utiliser un préservatif!" - Si en Occident, ce genre de pub est fait pour prévenir des maladies vénériennes, en Chine, le but est de stopper la croissance démographique.
Le chef de la bande se tourne vers moi et, d’une hypocrite courtoisie, me demande:
- “你们吃饭了吗?” (« Vous avez déjeuné? »)
- “还没有!我们恨不得去吃饭!” (« Pas encore! Nous en crevons d’impatience! »)
- “这里有很多地方可以吃饭。” (« Ici, il y a beaucoup d’endroits où manger. »)
- “我知道。我们看见了。你们只要不耽误我们的时间我们就可以去吃饭。” (« Je sais. On a vu. Si vous nous retardez pas, on pourra aller manger. »)
- “好的,好的。” (« D’accord, d’accord. »)
Après que les photos d’Evan ont été visionnés, nous feignons de ne pas en avoir d’autre, et quittons les lieux sans politesse.
Nous retournons au premier hôtel que nous avons vu, et où le patron, comme sa femme, sont très accueillants. Pour 50 yuan, ils nous offre une grande chambre pour trois, et avec cette fois une salle de douche et de l’eau chaude (pas dans la chambre évidemment!). Après nous être installés, nous partons, emportant avec nous nos ordinateurs, de peur que les flics ne viennent les inspecter pendant notre absence. Nous proposons aussi à la patronne de nous enregistrer, pour que ces fouilleurs de merde et enculeurs de mouches ne lui cherchent pas de poux et ne ferme son établissement. Mais sûre d’elle, elle nous répond que cela peut attendre.
Nous allons donc, toujours un peu abasourdis par ce temps perdu et ces inspections à la con, dans le resto voisin. Alors que nous attendons sagement nos plats, les lbx du resto, suivies de clients curieux, viennent nous parler. Parmi eux, une mère et sa fille de 20 ans qui la tient par le bras, complètement torchées et surexcitées, tiennent à poser en photo avec nous. Les joues rosies par l’alcool, et toutes euphoriques de voir (peut-être pour la première fois) des laowai en chair et en os, ni l’une ni l’autre ne peut s’empêcher de bondir sur place en poussant des cris stridents, telles des spectatrices de la Nouvelle Star apercevant Christophe Willem sortir de sa carapace. Après une séance-photos et des échanges de cartes de visite, la mère insiste pour payer notre addition, et toutes deux remontent avec leurs collègues de leur compagnie d’assurance, dans une camionnette dont le tableau de bord est décorée d’une petite pancarte “保险查勘队” (« Équipe d’inspection d’assurance » – Ne me demandez pas ce que ce la veut dire…). Une fois rassasiés et notre aversion en vers les autorités adouci par tant de chaleur féminine, nous partons d’un pas gaillard vers le vieux village.
Très vite, nous voyons de superbes maisons, certaines en ruines, d’autre encore debout, mais toutes remplies de charme. Les murs et planchers perméables rendent les conditions spartiates, mais malgré la vétusté des lieux, les gens semblent y vivre heureux, et forment avec leur habitat, les fidèles témoins d’un siècle d’histoire. Les deux activités principales de ce petit village sont paysans et fabricants de nouilles de patates douces (地瓜粉 ou 红薯粉). Pendant que les paysannes travaillent dans les champs, les autres sont au fourneaux, cuisent leur pâte et l’étalent ensuite dans la rue sur des lattes de bambous, avant de les découper plus tard en fines tranches.
Cette zone encore préservée de la pseudo-modernisation et du tourisme de masse (nous sommes les seuls touristes!) n’est pas morte. Elle a une âme. Si les 15~25 ans sont rares, toutes les autres tranches d’âges sont représentées: enfants, parents et grands-parents. Nous sommes même impressionnés par tant de vie, comme si les habitants n’avaient jamais voulu changer leur manière de vivre. Des vieilles transportent des palanches remplies de bambous pour chauffage et la cuisinière, des vieux sont assis au milieu de leur cour, entre des murs emprunts de maoïsme à travers des slogans en faveur de la politique des naissance, contre l’impérialisme japonais, et même anti-… communistes!!! En effet, un message nationaliste appelle à “剿灭赤匪” (« exterminer les bandits rouges »). Sur les murs, certains habitants laissent aussi à la craie toutes sortes de petits mots, avec des fautes de caractères parfois, une écriture maladroite souvent. Les cours sont si spacieuses et les portes si grandes ouvertes qu’il n’y a presque plus de dedans ou de dehors. Chacun traverse en toute liberté et sans complexe les maisons voisines, si grandes que se sont souvent plusieurs familles qui y résident.

Message à la craie: "Shi Qing, tu vas voir comment je vais te corriger si tu ne fais pas bien tes devoirs!"
Aux coins de ces anciennes ruelles, des animaux de la ferme ont aussi droit à leur existence. Plus brève, celle-là… Ici, des canards copulent en attendant d’être déplumés et suspendus à un cintre. Là, des truies ovulent en attendant d’être égorgées et suspendues en saucisses. Des kilos de bidoches qui termineront leur cycle où elles l’ont commencé, entre deux maisons, dans les latrines, parfois difficilement différenciables des enclos pour cochons, entre lesquels les cannes blanches se déplacent à l’aveuglette.
Dans la grande cour de l’école maternelle, des dizaines d’enfants jouent devant un vieux préau, sous lequel sont accrochés plusieurs cadres, avec la photo de grands dirigeants, dont bien entendu Hu Jintao, les Huit Honneurs et Huit Hontes (八荣八耻) à connaître sur le bout des doigts pour pouvoir contribuer la pérennité de la société harmonieuse, ainsi qu’un récapitulatif des plus grand moment de l’histoire du XXème siècle qui ont forgé la Chine nouvelle d’aujourd’hui. Sur les murs de l’école, en bas de l’escalier menant aux salles de classes, un tableau noir rappelle à chaque enfant le Règlement des Elèves, où figure en première position: “热爱祖国,热爱人民,热爱中国共产党“ « Dévotion pour la mère-patrie, dévotion pour le peuple, dévotion pour le Parti Communiste Chinois ».
En dehors des ruelles, les champs s’étendent à perte de vue. Alors que le riz attend sa saison et que le lotus fane, les légumes poussent. Des chèvres bêlent dans des enclos et des fermières font sécher leurs céréales. Des enfants portant leur cahiers sous le bras et des paysannes transportant des palanches de seaux de pisses sur l’épaule, traversent d’un pas sûr une passerelle de 50cm de large, sous lequel nagent des poissons et flottent des canards. Une lbx nous dit de ne pas rester sur la berge, car notre présence « effraie ses canards ». Nous traversons la rivière. Elle se met alors à pousser des cris: « Aaahhhhh… Di! Di! Di! Di! Di! Di! Di!… Aaahhhhh… Di! Di! Di! Di! Di! Di! Di!… ». Des appels pas très convaincants.

"Et me laissant à mon destin, Il est parti dans le matin. Plein de lumière ! Il était minc', il était beau, Il sentait bon le sable chaud, Mon légionnaire !"
Cette balade bucolique terminée, nous rentrons dans notre hôtel, où apparemment, aucun flic n’a mis les pieds en notre absence. Nous retournons au restaurant de ce midi et avons la chance de déguster un excellent alcool de riz maison, que la patronne nous fait partager. Nous décidons également de goûter de ces fameuses nouilles de patates douces. Une merveille! Nous voyant un peu frileux, le patron met sous notre table son petit panier en osier dans lequel brûle du charbon. Un instrument ancien, mais très efficace!
Nous allons ensuite prendre une douche bien chaude et nous reposons tranquillement. Evan ayant la crève et chacun de nous ayant besoin de repos, nous décidons de passer une nuit plus longue que d’habitude.































Excellent et merci pour les photos…