Oct
19
2009

Jours 18~23

Jour 18 (10/10/09)

 

Xinzhuang(辛庄)-Tai’an(泰安)

Province du Shandong(山东省)

-70km-

 

 

Pour cette journée qui sera la dernière étape pour Gilles, nous nous levons à 7h. Avant notre départ de l’hôtel, je n’oublie pas de démouler un nouveau bronze dans la bassine et de la déposer comme trophée à côté des chiottes.

 

Le boui-boui que nous trouvons nous offre notre meilleur petit déjeuner depuis notre départ de Pékin. Je me régale d’une fine galette à la citrouille et de raviolis au bœu101009-02f (pas facile à trouver! La plupart sont soit aux légumes soit au porc!). Nous atteignons très vite la ville de Laiwu (莱芜), et c’est sans difficulté que nous trouvons la gare, où Gilles achète son billet de train Tai’an (泰安)-Pékin, pour 7h40, sans place assise. Evan démonte ma pédale gauche pour donner un petit coup d’huile, car celle-ci ne cesse de faire des clics bizarres depuis hier après-midi. Et l’opération s’avère efficace: plus de grincement!

 


A Laiwu, nous passons devant plusieurs supérettes dont l’enseigne porte les couleurs des jus de fruits Huiyuan (汇源), et c’est d’ailleurs par la rue Huiyuan que nous sommes entrés dans la ville. Chose étonnante: ces deux derniers jours, j’étais à la recherche de jus de fruits 100% de cette marque et n’en avais pas trouvé. Lorsque nous sortons de la ville, nous passons par une station-service pour un arrêt pipi. Je demande à une employée “你们这里有红牛吗?” (« Vous avez du Red Bull ici? »), et elle me répond “红牛?没有!有绿茶!” (« Non, pas de Red Bull. Nous avons du thé vert! »).

Le début du parcours commence sur des chapeaux de roue, avec un peloton mené alternativement par Gilles, Andy et moi. La départementale que nous empruntons est étroite, les camions nombreux, et tous les véhicules doublent n’importe comment, sans se soucier d’un éventuel télescopage. A 15km de Tai’an, j’échange de vélo avec Gilles qui veut essayer le mien. Alors qu’il le trouve facile à piloter, j’ai quant à moi un certain mal à me réadapter au petit vélo pliable. J’ai tellement l’habitude de tourner lentement en exerçant une certaine force sur le guidon, que j’ai du mal à maîtrise le Dahon, qui me semble tourner au moindre mouvement. Mais pédaler sur un vélo beaucoup plus léger est aussi beaucoup moins crevant! Bref… Un quart d’heure après nous reprenons chacun notre vélo, et les derniers kilomètres jusqu’à la ville de Tai’an ne se font sans aucun problème.

Nous passons devant un grand bâtiment circulaire au milieu duquel se trouve une grande cour, et qui laisse apparaître une enseigne « Vente d’alcool en gros ». Evan a le réflexe d’y entrer, et nous y découvrons un endroit quasi-abandonné. Seul un magasin au fond nous laisse penser que nous ne nous sommes pas trompés. La boutique est petite. Nous regardons rapidement ce qui est proposé et demandons s’il y a une distillerie dans la région. Réponse: oui, à quelques kilomètres seulement. En buvant chacun une canette de la seule boisson non-alcoolisée que le couple propriétaire vendait, à savoir du jus d’amende, nous décidons d’aller au centre-ville trouver un endroit où poser nos affaire, de déjeuner, puis de sauter dans un taxi pour visiter la distillerie.

A 15h, nous trouvons assez facilement un petit hôtel situé au fond d’une cour, à 20 minutes à pied de la gare. Nous prenons deux chambres double, à 98 yuan l’une. Compte tenu de la propreté des lieux, le prix est vraiment très raisonnable. 101009-04Nous partons à la recherche d’un bon restaurant pour déjeuner, mais nous sommes retardés par Gilles qui a des problèmes avec le propriétaire de son appartement. Cela fait 10 jours que Gilles aurait dû le payer, et le proprio le menace de se pointer dans son appart et de vider ses affaires. Le problème, c’est que Gilles a la fâcheuse manie d’être parfois trop gentil, et au lieu de réagir avec indignation, essaie de négocier avec l’individu. Evan et moi lui conseillons d’être ferme au téléphone et de l’engueuler, mais Gilles n’est apparemment pas convaincant. Le proprio veut absolument son argent aujourd’hui. Gilles va à la banque, mais le versement ne pourra être fait que demain. Le proprio refuse. Gilles trouve une collègue à Pékin qui peut lui avancer l’argent, mais il faut que le proprio se déplace jusque chez elle, ce qu’il refuse. Gilles lui dit alors ce qu’Evan et moi lui conseillons de dire: « Je te paierai demain ou après-demain. Attends. Et si quand je rentres demain chez moi, il manque une seule chose, on ira ensemble régler ça au commissariat. ». Le proprio ne donnera plus de nouvelle. Heureusement, la femme d’un ami de Gilles, qui a la clef de l’appart, passe justement par Pékin demain matin et va s’y installer, ce qui permettra d’empêcher l’individu d’y pénétrer, d’autant que Gilles a change’ la serrure lorsqu’il a emménagé. Normalement, pas de problème.

Toujours est-il qu’il est déjà 16h, et nous n’avons toujours pas déjeuné. Nous décidons alors de se con tenter d’un petit snack dans un fast-food chinois, dans lequel nous voyons plusieurs petites pancartes sur lesquelles est écrit “非清真食品” (« nourriture non-halal »). Sûrement qu’il doit y avoir une communauté hui (, ethnie chinoise musulmane) assez importante dans cette ville. Trois quarts d’heure plus tard, nous nous séparons en 2 groupes, chacun va vaquer à ses occupations. Nous remettons à plus tard notre visite de l’usine de baijiu. Il est déjà tard et nous sommes samedi. Il y a donc peu de chance pour qu’elle soit ouverte. On se donne rendez-vous à 19h à l’hôtel pour aller bouffer. Evan et Andy vont voir une bière sur une petite table dans la rue. Gilles et moi allons à la recherche d’un supermarché. Après voir acheté pq, eau, gâteaux et autres cochonneries, nous rentrons à l’hôtel dans une espèce de pousse-pousse couvent aménagé sur une moto, pour 4 yuan seulement. Nous repartons à 4 un peu tard de l’hôtel à la recherche d’un restaurant qingzhen (清真, musulman): j’ai envie de bouffer des bons plats sans avoir à me demander s’ils y ont foutu du khalouf… Par bonheur, nous trouvons en moins d’un quart d’heure le quartier musulman de la ville. Enfin, quartier…. Disons que c’est seulement une petite rue avec pleins de boui-boui. Et la bouffe est excellente! Au menu: pas mal de mouton, dont des brochettes! Le tout arrosé à la baijiu! Un véritable festin au cours duquel nous nous amusons à nous poser des questions du genre « Si tu pouvais te téléporter maintenant et revenir ici 30 minutes plus tard, où choisirais-tu d’aller? » ou encore « Quand tu chies dans des toilettes occidentales publiques, est-ce que tu mets du papier sur la lunette? ». Des question existentielles très ‘poussées’! Alors que nous avons fini de manger, Evan recommander une bouteille de bière pour chacun, puis la bière n’étant pas assez alcoolisée, recommande 2 minutes plus tard une bouteille de baijiu. Je vais dans une supérette voisine pour acheter des amuse-gueules, sinon, on risque de crever avec tout cet alcool. Je demande au gars de la supérette la proportion de musulmans dans la ville, et il me donne un nombre complètement loufoque: 80%! Une fois que nous avons terminé bière et baijiu, nous partons. Gilles et moi en premier, les Américains voulant d’abord aller acheter de l’eau. Mais quelques minutes après notre arrivée, Evan frappe à notre porte. A peine ai-je le temps de lui ouvrir, qu’Andy surgit par la fenêtre pour nous arroser d’eau. Les enculés! NE voyant pas comment nous venger, et étant un peu crevés, nous nous couchons sur un goût amer. Mais demain, lever à 6h40. Gilles doit prendre son train.

 

 

Jour 19 (11/10/09)

Tai’an(泰安)

Province du Shandong(山东省)

 

A 6h40, le réveil de mon téléphone sonne. Gilles va dire au revoir à tous le monde. Nous essayons de nous rendormir, mais personne n’y arrive. C’est le second effet baijiu.

Plus tard, Evan et Andy vont prendre un petit déjeuner à côté, pendant que reste dans mon lit avec mon ordi. Quand ils reviennent à 11h, ils me disent qu’ils ont trouvé un zhaodaisuo juste de l’autre côté de la rue. Pas de chambre pour 3, mais le prix est beaucoup plus bas: 100 yuan en tout. Nous déménageons tout notre barda. Evan et Andy dans une chambre, moi dans une autre. Il y a même une salle de bain dans chaque chambre. Plutôt cool vu le prix! Et dans ma salle de bain, la même gravure de femme nue que nous avions trouvé dans l’hôtel du père Chu à Chujiawangwu!

Nous partons ensemble déjeuner. Direction un autre boui-boui de la rue musulmane. Encore une fois, c’est très bon. Les deux Ricains vont se dirigent ensuite vers un café avec wifi, tandis que je rentre au zhaodaisuo: j’ai envie de mettre à jour mon journal; je suis pas mal à la bourre.

Mais j’ai du mal à me mettre au boulot. J’avance peu… A 19h, je rejoins mes deux coéquipiers, mais alors que le réseau semblait très bien marcher au début, plus de connexion dès mon arrivée! Pas de chance. 111009-01Une heure plus tard, nous changeons de café, et là pas de problème. Nous y mangeons une pizza, pas si mal, si l’on tient compte du fait que nous sommes dans une ville moyenne de Chine. A minuit, Andy est crevé et rentre en premier. Evan et moi ne rentrons que vers 1h30. Mais lorsque nous arrivons, une grille au 2ème étage bloque l’accès vers nos chambres. Une sonnette y est installée, mais elle ne marche vraisemblablement pas. Nous arrivons tout de même à passer sous la grille. Une douche bien froide et dodo. Demain: nouveau départ!

 

 

 

 

Jour 20 (12/10/09)

Tai’an(泰安)-Huafeng(华丰)

Province du Shandong(山东省)

-50km-

 

Nous nous levons à 9h et quittons le zhaodaisuo vers 11h. Manque de bol, je m’aperçois que ma roue arrière est branlante. Avec Evan, je resserre des boulons qui fixent les pignons à la roue. Résultat: c’est mieux, mais il y a une légère résistance lorsque j’essaie de faire tourner la roue. Ça fait chier, mais pour l’instant, il n’y a pas grand chose à faire, à part donner un petit coup d’huile, ce que nous faisons.

Nous allons ensuite prendre un café dans une boulangerie voisine, avant de retourner dans le petit boui-boui d’hier. Mais après un croissant et une tartelette, je n’ai plus très faim. J’en profite tout de même pour goûter ce qui semble être une spécialité musulmane du Shandong: le san (), soupe aux œufs et au blé, sauf qu’il n’y a que de l’œuf dans la nôtre. Une spécialité un petit peu simplette, mais pas mauvaise. En réglant l’addition, nous demandons au patron combien de Hui vivent dans la ville. Il nous répond 20%. Un nombre un peu plus crédible que les 80% d’hier.

Nous allons jeter un coup d’œil à la mosquée qui se situe à l’autre bout de la rue. Près de l’entrée de la mosquée, nous voyons un gars en train de vider des intestins de moutons tués le matin: 25 mètres de tuyau! 121009-07À côté: une bassine avec les têtes. Tout se mange dans le mouton! Puis nous allons faire un tour dans cette mosquée, devant laquelle deux ou trois lbx couverts d’un chapeau blanc discutent de la pluie et du beau temps. Dans la cour de devant nous voyons 4 très gros caractères de part et d’autre de l’entrée: 爱国 爱教 (Aimer son pays, Aimer sa religion). Dans la mosquée, un vieux demande à genoux la bénédiction d’Allah. Un autre vient gentiment me voir. Je lui demande quand a été construite la mosquée, il me répond qu’il ne sait pas. Il sait seulement qu’elle a été détruite pendant la Révolution Culturelle, puis reconstruite. Deux stèles à l’entrée semblent constituer les seules restes des décombres. Derrière, un tableau noir indique l’heure des cinq prières de la journée. En sortant, Evan me raconte qu’un autre vieux lui a dit que la mosquée d’origine a été construite il y a 600 ans. On ne saura jamais si c’est vrai!

Nous nous dirigeons ensuite vers l’usine de baijiu que nous voulions visiter en venant. Son nom: 生力源 (Shengliyuan). A l’entrée, le garde nous arrête, nous dit que les vélos ne peuvent pas entrer, et nous demande qui nous cherchons. Nous répondons que nous voulons juste visiter l’usine. Il nous demande si nous avons pris contact avec quelqu’un. Nous abandonnons et Evan se rend dans les bureaux de la société, juste à côté. Il réussit à trouver quelqu’un. Un quart d’heure plus tard, une voiture vient nous chercher et Evan sort des bureaux en compagnie du responsable marketing: M. Bian. La plus grande partie de l’usine se situe un peu plus loin. Nous laissons donc nos vélos à l’entrée du bâtiment, une de ses collègues les surveille; nous lui faisons confiance. Dans la voiture, Bian, qui n’a pas l’air d’avoir confiance en lui nous avoue timidement que l’entreprise n’exporte que très très très peu (seulement pour les communautés chinoises du Japon, de Corée et d’Asie du Sud-Est). Pas étonnant, lorsque l’on sait que la baijiu est un alcool vraiment dégueulasse et qui n’a d’intérêt que de saouler rapidement, d’autant que cette marque régionale est victime d’une forte concurrence, notamment celle des deux plus gros que sont Wuliangye (五粮液) et Maotai (茅台). Je lui raconte, pour lui faire croire qu’il ne perd pas son temps avec nous, que mon père vend de l’alcool et que le marché de la baijiu en France se développe. Le gars doit vraiment être désespéré pour accepter de faire visiter ses usines à 3 vagabonds habillés en cyclistes!

Arrivés à l’usine, où l’air est imprégné d’une forte odeur d’alcool et de sorgho (高粱), nous sommes accueillis par le responsable, M. Wu. Bian, malgré ses 17 ans d’ancienneté dans la boîte, ne connaît rien à la fabrication de l’alcool qu’il essaie de vendre. Il reste à l’écart, pour prendre des photos souvenirs qui lui permettront d’enrichir la pub de sa compagnie. Je serais curieux de voir la tête de ses supérieurs lorsqu’il leur montrera qu’il a fait visiter l’usine à trois gars en T-shirt et cuissard de cycliste! Mais bon, nous sommes des laowai, cela reste quand même un gage de crédibilité.

Wu nous explique toute les étapes de la vinification de la baijiu. Evan, qui s’y connaît déjà pas mal dans la vinification de la bière, est son principal interlocuteur. Bien qu’originaire la région, Wu parle un mandarin quasi-impeccable. Il nous explique avoir étudié, avant de commencer à travailler dans cette usine, dans une école qui lui a permis de décrocher un diplôme en ‘fermentation’ (drôle de spécialité!).

L’usine (environ 250m x 80m) est divisée en 3 parties: la partie centrale où fument dans des cuves (certaines couvertes, d’autres non) 121009-23des quantités de sorgho du Hebei et des provinces du nord-est du pays, et deux parties latérales semblables à des cimetières, où sont alignés des centaines de trous de la taille d’un cercueil, et dans lesquels est ‘enterré’ le sorgho. Ces trous sont appelés 发酵池 (‘fossés de fermentation’). Quelques uns sont vides, mais la plupart sont remplis… de boue! Le problème est qu’en Occident, pour fabriquer de la bière, c’est l’eau dans laquelle a chauffé le malt qui va ensuite fermenter, alors que là ce sont les graines de sorgho qui sont enterrées pour la fermentation. Mais Wu finit par éclairer la lanterne d’Evan. Dans la fabrication de la baijiu, les graines sont d’abord cuites à la vapeur pour la saccharification, puis de la levure est ajoutée et le tout est mis dans un fossé recouvert de boue et d’une bâche en plastique, qui, par je-ne-sais-quel miracle, empêchent l’air extérieur de pénétrer, tout en permettant au dioxyde de carbone de s’échapper (elle est pas belle, la vie?). Après 40 jours, le tout est sorti de la boue et les ouvriers remettent à cuire à la vapeur les grains pleins d’alcool pour récolter une substance contenant plus de 60% d’alcool de sorgho.

Plusieurs points nous intriguent cependant. Une température doit-elle être maintenue dans la ’salle des fosses’? Réponse: oui!. Mais il n’y a pas de climatisation ni de système contrôlant la température. Réponse: En fait, la température n’est pas si importante. Il faut juste qu’il n’y ait pas d’excès. Et c’est pour cela qu’il n’y a pas de fabrication d’alcool en juillet-août. Evan, par une déduction de génie, réagit du tac au tac: “哦,因为夏天很热,是吗?” («Ohhh, parce qu’en été, il fait très chaud »). Wu, impressionné par autant de savoir, lève le pouce, les yeux écarquillés: “你说得非常棒!” (« Ce que tu dis est super juste »). Qu’en est-il donc des différentes qualités de baijiu? Car pour une seule marque, il peut y avoir des bouteilles à des prix différents. Y a-t-il une différence de fabrication? Réponse: non. Il y a juste un petit groupe de ‘goûteurs’ qui vient déguster différentes cuvées pour lui donner une note. La manière de fabriquer la baijiu n’a pas changé à travers les siècles. La baijiu de Taishan n’est pas encore à la hauteur des deux grandes marques, mais Wu espère bien pouvoir réduire l’écart qui les sépare, tout en étant conscient qu’il ne pourra pas passer en tête, à cause du plus court passé de son entreprise. Impossible de rattraper des siècles d’histoire en quelques dizaines d’années! Pour faire une qualité encore plus accessible et diminuer les coûts, ils ont déjà tenté de remplacer le sorgho par du riz ou de mettre une certaine proportion de riz parmi le sorgho, mais le résultat n’a pas été à la hauteur de leurs espérances.

Comme nous le fait remarquer Evan, c’est bon de rencontrer quelqu’un de sincère dans ces propos, dans un pays où la plupart son complètement lobotomisés par la propagande communiste. Et pour avoir bossé 2 ans à CCTV, je sais de quoi je parle! (Je sais que ça n’a peut-être pas grand chose à voir, mais quand je repense à ce con de Yang Dong, rédacteur à CCTV-F, qui me disait qu’à Tian’AnMen, aucun étudiant n’avait été tué et que les victimes étaient toutes des soldats…)

Nous demandons ensuite si nous pouvons goûter un peu du breuvage, et c’est sans aucune réticence que Wu nous emmène dans la cave où est entreposé la baijiu. En entrant dans la cave, plus d’odeur de sucre fermenté, mais une forte odeur de baijiu pénètre nos narines. A l’intérieur, des cuves en métal, d’autres en poterie. Dans le sous-sol de la cave, juste sous quelques petites grilles posées sur le sol, une réserve de 150 tonnes de baijiu. La baijiu doit être ainsi conservée 60 jours avant d’être commercialisée.

Un collègue de Wu sort une énorme épuisette pour la plonger dans une des cuves, sans oublier d’y tremper dans le même temps ces doigts crasseux. Nous goûtons chacun notre tour, et il faut bien avouer que pour de la baijiu (bien que cette société soit loin d’une des plus réputées de Chine et que la baijiu est rarement un alcool qui se déguste) celle-ci est particulière: elle arrache avec ses plus de 60°121009-27 (avant d’être vendue, la baijiu est diluée dans un peu d’eau, contrairement à celle-ci, ce qui fait de nous des privilégiés), et l’arôme du sorgho est très présent. En buvant chacun notre tour dans cette éprouvette, nous sentons tous l’alcool nous chauffer tout le tube digestif. Une sensation très appréciée par Evan qui finit la le récipient.

La visite terminée, nous retournons chercher nos vélos devant l’entreprise. Mais avant, nous nous arrêtons devant la boutique ‘officielle’ acheter une bouteille à 100 yuan pour le père d’un ami chinois d’Evan, chez qui nous allons nous arrêter ce soir. Il habite dans la petite ville de Huafeng (华丰), entre Tai’an (泰安) et Qufu (曲阜), deux villes de la province du Shandong.

Nous remercions donc M. Bian et partons. Très vite, nous arrivons sur une route déserte. Nous n’y croisons pas plus de cinq voitures en une demi-heure, et 2 d’entre elles roulent en sens interdit… Le paysage ressemble à des champs abandonnés. Nous passons devant une plage déserte complètement artificielle, avec des palmiers de toutes les couleurs, une voiture de police, et un balayeur qui n’a à ratisser que le sable que disperse le vent.

Nous empruntons ensuite un petit chemin, au bord duquel un avion de chasse est exposé (on se demande pourquoi). Nous traversons un tout petit village et retrouvons sur une route de campagne beaucoup plus fréquentée, sur laquelle nous croisons une nuée de scooters, vélos, vélos électriques et autres charrettes motorisées, sur lesquelles des mères ramènent leur enfant unique. D’autres petits enfants rentrent chez eux à pied. Très vite, nous apercevons au loin une statue de Mao, dans un autre petit village. Nous allons la prendre en photo. A l’entrée du parc, deux gardiens nous invitent gentiment à entrer y faire un tour, mais nous n’avons pas le temps. Ils nous expliquent qu’il s’agit d’une ancienne école refaite en parc, et que la statue n’a été érigée qu’il y a 2 mois. Au bas de la statue, on peut lire “为人民服务” (« Servir le peuple »). Il en avait, de l’humour, le gars! Tout dans ce petit village nous laisse ressentir une atmosphère très communiste. Slogans pour une société harmonieuse et explications détaillées du bien fondé de la politique de contrôle des naissance rappellent à chacun ses devoirs et obligations. Nous nous arrêtons ensuite dans une autre rue du village pour acheter dans une supérette de quoi grignoter. A l’entrée de la rue, reste encore debout un immense portique en métal pourri rongé par la rouille, sur laquelle on devine la phrase “实行计划生育是我国的基本国策” (« La mise en pratique de la planification des naissance est la politique nationale fondamentale de notre pays »). Parmi nos coupe-faims, nous avons achetons des espèces de petits pains sucrés censés être à la fraises, mais dont l’intérieur ne ressemble guère à l’emballage et paraît très artificiel. Dans les ingrédients: pas une seule fois le mot ‘fraise’.

Il est déjà 5 heures lorsque nous repartons, et la nuit commence à tomber. Heureusement, nous n’avons pas plus de 30 km à faire. Sous un pont, dans un passage en terre et très étroit (il y a des travaux) où un car bloque la circulation, un lbx à moto nous guide jusqu’à la petite ville que nous cherchons.

Il fait déjà nuit. Une camionnette nous dépasse et un gars nous fait signe de monter. Celui que nous pensons au début être un fou est en réalité le père de l’ami d’Evan. Il nous guide jusque chez lui, et nous laisse entreposer nos vélos dans son débarras. Nous montons chez lui 10 minutes, où sa femme nous sert de l’eau chaude. L’appartement est grand (150m2) et très propre. Là, j’apprends au fil de la conversation que Du Kai, l’ami d’Evan, c’est-à-dire fils de nos hôtes, est un Chinois qu’il a connu à l’Université de Pékin et qui est ensuite allé étudier à l’Université Georgetown (Washington), alma mater d’Evan, avant de changer pour aujourd’hui faire un doctorat à l’Université Wale (Hartford, Connecticut). Ses parents sont très fier de voir leur fils étudier dans l’une des trois meilleures universités des États-Unis. Ils sont également ravis d’accueillir chez eux deux anciens étudiants de l’Université de Pékin (Evan et Andy) et un de l’Université de Nankai (moi).

Nous descendons ensuite pour aller dîner. Nous montons dans la camionnette et allons chercher tout un panel d’autres invités, tous de la famille de Du Kai, de la petite cousine élève de maternelle à la grand-mère. La camionnette nous emmène dans le restaurant de la compagnie de mine de charbon, dont le père Du est vice-président et responsable des ressources humaines. L’intérieur est luxueux. Pendant que Du est sans doute parti aux toilettes, Evan, qui connaît bien le Shandong, demande à un oncle de Du Kai s’il y a une règle dans la région sur la place que doivent occuper les invités autour de la table. Réponse: il y en avait, mais plus personne ne la respecte. Deux minutes plus tard, le Du entre dans la pièce est nous explique le contraire. Le plus âgé des invités (moi) doit s’asseoir à la droite du zhupei (主配, hôte d’honneur, c’est-à-dire: Du), le deuxième (Andy) à sa gauche, et le troisième (Evan) à la droite du premier. Autour du plateau central, qui tourne automatiquement, est même indiqué le chiffre relatif à l’importance de chaque personne autour de la table. Même si le « 2 » est noté à l’envers, on sent que le père Du a déballé le tapis rouge. La panse remplie de bonne bouffe et les veines gonflées de baijiu, nous sommes emmenés dans un bain public. C’est très agréable, même si l’habitude chinoise de se plonger dans la grande baignoire d’eau chaude avant d’aller prendre sa douche est un peu dégueu (ce que personne ne fait au Japon!).

Lorsque nous remettons notre cuissard de cycliste, Du renfile son slip bleu, sorte d’énorme couche de bébé assez extravagante, surtout lorsque l’on voit ce qu’elle contient. Il nous raccompagne ensuite chez lui pour récupérer quelques une de nos affaires, avant de revenir dans le complexe industriel. Là, nous attend un petit hôtel où deux chambres nous ont été réservées. Nous devions repartir sur la route demain, mais nous ne serons probablement pas en état de le faire. Nous décidons donc que demain sera jour de repos. Nous nous couchons et trouvons facilement le sommeil.

 

 

Jour 21 (13/10/09)

Huafeng(华丰)

Province du Shandong(山东省)

 

A 8h, quelqu’un frappe à ma porte. C’est Liu, un employé du père Du, qui vient nous chercher pour le petit déjeuner. Nous n’avons pas le temps de nous reposer. Commence alors une journée de vacances à la chinoise, avec plein d’activités organisées, comme en colonie de vacance, pour faire comprendre aux invités que l’on s’occupe d’eux.

Le petit déjeuner a lieu dans le restaurant de l’entreprise (juste à côté d’une cantine hui… Y’ aurait-il une forte communauté musulmane dans cette petite ville?), et les serveuses amènent l’un après l’autre une quantité de plats complètement démesurée, parmi lesquels, toujours ces fameux xiancai (咸菜, légumes salées marinés), que nous avions goûtés chez le père Chu à Chujiawangwu, mais en légèrement moins salés tout de même. N’étant pas très loquace le matin, et de toute façon, la conversation étant toujours approximativement la même chose avec les lbx, je préfère rester dans mes pensées, et Evan, qui ne sait jamais se taire, discute avec le père Liu, d’autant que nous sommes accueillis par les parents de son ami. S’enchaînent alors les « Vous venez de … ? », « Tu connais Du Kai? », « Vous êtes en Chine depuis … ? », sans oublier évidemment l’éternel « Vous vous habituez à la nourriture chinoise ? ».

Le petit déjeuner terminé, Liu nous emmène dans les bureaux de l’entreprise. Devant l’entrée du bâtiment: un immense parterre de fleurs préparé à l’occasion des 60 ans de la RPC, et au dessus duquel on peut lire sur une affiche: “安全第一,生产第二” (« La sécurité d’abord, la production ensuite »), un slogan qui tient à faire comprendre qu’ici on exploite pas les ouvriers au péril de leur vie! Lorsqu’il croise ses collègues dans les escaliers, Liu semble gêné par leurs regards interloqués et s’empresse de leur expliquer “杜总的客人!” (« Ce sont des invités du président Du! »)

Nous entrons donc dans son bureau et continuons à parler de choses et d’autres. Du nous rejoint peu après. Puis Liu appelle un de ses sbires, Li Kai, 23 ans, pour nous faire visiter l’usine. Parfait! Après l’usine de baijiu, celle de charbon!

Pendant que nous marchons, nous sommes étonnés par le mandarin de Li Kai, comparés à ses supérieurs, qui ont un fort accent. Cela s’explique bien évidemment par son jeune âge (la majorité des jeunes en Chine parlent un bon mandarin), mais aussi par le fait qu’il a fait des études d’hôtellerie à Shanghaï et a auparavant travaillé dans un hôtel à Suzhou (près de Shanghaï). Nous lui demandons pourquoi il n’est pas resté dans le sud, d’autant qu’il avait un travail qui lui correspondait mieux. Il nous explique: “这不是中国的习惯嘛。不能离开父母。” (« L’habitude chinoise est de rentrer au pays pour rester avec ses parents. »). Nous lui rétorquons qu’aujourd’hui, beaucoup de jeunes Chinois vivent loin de leur parents pour le travail. Alors pourquoi lui a absolument tenu à revenir? Mais la réponse ne change pas: telle est la tradition chinoise, rester auprès de ses parents. Bon… Nous connaissons l’importance de la piété filiale en Chine, mais revenir dans un bled pourri pour faire un job qui ne correspond pas à ses études… Comment des parents peuvent laisser leurs enfant gâcher ainsi leur vie? Mais bref, nous savons qu’il n’est pas le seul dans ce cas.

Sur le chemin qui nous mène vers l’usine, nous passons devant une sorte de grande obélisque à quatre face, chacune d’entre elle comprenant un slogan différent. L’un d’eux: “牢记责任,忠诚企业” (« Garder à l’esprit ses responsabilités, Rester fidèle à l’entreprise). Plus loin, sur un mur d’affiche, est placardée une bande-dessinée représentant les 八荣 (les 8 comportements glorifiants) et les 八耻 (les 8 comportements honteux), slogan courant dans les résidences populaires de toutes les villes de Chine, et base importante pour permettre aux lbx d’être de bons citoyens chinois, même si beaucoup, et en particuliers les ‘plus gradés’ en respectent difficilement n’en serait-ce que la moitié.

Nous faisons donc un tour de l’usine et demandons si le charbon est puisé dans l’imposante colline que nous voyons devant nous. Je serais incapable de dire avec précision la hauteur de cette colline, mais je pense qu’elle doit bien équivaloir à une tour d’une vingtaine d’étages. La réponse à nitre question est: non, le charbon n’est pas puisé dans cette colline, mais tout bêtement dans le sous-sol, là où nous marchons actuellement.131009-22 Mais alors qu’est donc cette fichue colline? A quoi sert-elle? Réponse: quand on puise du charbon, il y a le charbon brut, mais aussi des pierres inutiles, que l’on appelle en français ‘le gangue’ (矸石). Et bien cette colline est une colline de gangue! Impressionnant!!!

Nous aimerions bien en savoir davantage sur l’exploitation du charbon, comme la façon de traiter du charbon brut pour obtenir du charbon fin, mais le jeune Li Kai ne semble pas être très calé sur le sujet. Mais nous apprécions tout de même les quelques slogans peints sur les bâtiments, visant à encourager les ouvriers et à leur rappeler les intérêts de l’entreprise, qui sont aussi les leurs et ceux de leur famille, de leur pays. Lorsque Li Kai nous fait visiter le reste du complexe industriel, qui comprend des bureaux et sûrement quelques dortoirs (même si notre guide nous dit que tous habitent dans des appartements en ville), nous apercevons un mur sur lequel est peint la tête des 4 grands fondateurs de la Chine Nouvelle: Mao Zedong, Deng Xiaoping, Jiang Zemin, et Hu Jintao, au dessus desquels est inscrit le slogan “爱国,爱企,爱家” 131009-17(«  Aimer le pays, Aimer l’entreprise, Aimer la famille »). Lorsque nous terminons notre tour du complexe, j’aperçois près de l’entrée une statue du Grand Timonier, dressé comme un ‘i’, est fier de voir tous ces camarades suer sang et eau pour le Parti.

Nous retournons ensuite dans le bureau de Liu, qui, tout en nous servant du thé, continue à nous reparler de choses peu intéressantes, et appelle pendant ce temps, M. Wang, un autre de ses collègues, pour enrichir la conversation. Nous apprenons alors que ce Wang est ici pour donner des cours de science physique. En temps qu’enseignant, la tradition veut qu’on l’appelle ‘Professeur Wang’, titre qui ne l’empêche pas d’être sûrement l’employé parlant le pire des mandarins et avec les dents les plus jaunes. Nous apprenons également que la mission de ce bureau, qui s’appelle 组织部 (‘département d’organisation’), est d’augmenter le suzhi (素质, notion difficile à traduire en français: qualité qui permet à quelqu’un de pouvoir agir de manière civilisée et de savoir se conduire en société) des employés.

Liu et Wang commencent à nous parler de l’apprentissage des langues. Liu nous dit qu’il se souvient encore de ses cours d’anglais et nous récite de manière machinale la présentation de Karl Marx qu’il avait l’habitude d’apprendre en classe lorsqu’il était enfant: “Karl Marx was born in Germany. He was forced to leave his homeland at a young age due to political reasons.” (« Karl Marx est né en Allemagne. Il a été forcé de quitter son pays jeune pour des raisons politiques. » ).

Puis nous abordons le problème des dialectes. Liu nous dit que lorsqu’on arrivera dans le sud de la Chine, ce sera une autre paire de manches pour comprendre les locaux. De même dans les régions de l’ouest de la Chine. Même eux ne les comprennent pas. Et Liu sort cette phrase géniale: “我们去新疆或者西藏, 什么都听不懂。跟外语一样。就像去另外一个国家一样” (« Quand nous allons dans le Xinjiang ou au Tibet, nous ne comprenons rien. C’est comme une langue étrangère. C’est comme aller dans un autre pays. »). Où la la, mon grand… Fais gaffe à ce que tu dis! Tu vas avoir des problèmes!

Quelques instants plus tard, Li Kai est appelé une nouvelle fois pour accompagner les hôtes de marque que nous sommes à visiter les rues de la ville avant d’aller déjeuner. La ville n’a pas beaucoup de charme, il faut bien le dire, mis à part un petit marché où est vendu tout un panel (j’adore ce mot, sans doute à cause de mon ancien collègue belge, Youri Panneel) d’épices, et une rue bordée de restaurants hui, qui descend doucement vers l’enfer de pollution qu’est l’entreprise Huafeng. Justement, le père Du ayant appris au cours du dîner de la veille que je ne mangeais pas de porc, a la gentillesse de nous inviter à déjeuner dans un de ces restaurants hui. Le zhupei (主配, hôte d’honneur) est encore une fois le père Du, et selon la tradition du Shandong, Evan, Andy et moi reprenons nos places de la veille. L’autre raison pour laquelle le déjeuner se passe en dehors du complexe industrielle (alors que le dîner de la veille avait eu lieu au prestigieux restaurant de l’entreprise), est… l’alcool bien entendu! Que diraient les employés s’ils voyaient le vice-directeur s’arsouiller lors de sa pause de midi?

Le déjeuner est donc musulman et bien arrosé (contradiction omniprésente dans cette communauté de Chine), mais pas trop. Boire d’accord, mais il ne faut pas rentrer à quatre pattes au bureau. Laissons un peu de répit à notre foie avant la soirée d’adieu. La bouffe est assez bonne, surtout les longs poivrons verts fris et farcis à la bidoche… Putain! J’en aurais bouffer 10! A la table, sont donc réunis: le père Du et nous trois (bien sûr), Liu, le professeur Wang, ainsi qu’un invité surprise, un autre Wang, président de la chaîne de télévision Huafeng TV (华丰电视台, grande chaîne s’il en est, avec un audimat qui ne cesse d’exploser), et que Liu me présente comme un tonghang (同行, personne exerçant la même profession).

C’est encore à la baijiu qu’est arrosée la bouffe; enfin, par pour tout le monde! Le père Du, lui, petit joueur compte tenu de ses hautes responsabilités, ne carbure ce midi qu’à la bière. Pour les autres: un demi-verre seulement de baijiu, sauf pour Wang-TV (je l’appelle ainsi afin de le distinguer de l’éminent professeur de sciences physiques), qui bénéficie d’un verre entier. Nous apprenons que beaucoup de chiffres ont leur importance dans la tradition chinoise liée à l’alcool, notamment le 6. C’est pour cela qu’il faut en général terminer son verre en 6 gorgées! Pas de problème pour Du avec sa petite bière de pédale. Mais Wang-TV, lui, va en chier, car un des autres invités a la mauvaise idée de lui re-remplir son verre après la 5ème gorgée. A peine une minute plus tard, le père Du invite à boire cul-sec. Tout le monde doit s’y plier. C’est une restriction dans les deux sens: ne pas boire sans l’aval du zhupei, et boire lorsque le zhupei avale. Du lève donc son verre, et Wang-TV, un peu pris de court avec son visage déjà presque écarlate, se permet d’ajouter un bémol à la tradition: “可是中国还有另外一个习惯。要是喝不完,可以拿着手里慢慢喝。只要不放回桌上就行。” (« Mais en Chine, il y a encore une autre règle. Si on n’arrive pas à terminer, on peut continuer à boire petit à petit en gardant son verre à la main. Du moment qu’on le repose pas sur la table, c’est bon. »). Puis il finit donc non sans mal son verre, picorant ça et là quelques légumes, tout en s’interdisant de maudire Du, à qui il doit respect et fidélité.

Un peu avant la fin du festin, je demande à Du s’il peut nous expliquer le processus qui permet de transformer le charbon brut en charbon fin (Li Kai n’ayant pas pu nous éclairer ce matin sur ce sujet). C’est alors que Wang-TV se propose de venir avec une caméra pour nous accompagner faire un tour plus complet que ce matin dans l’usine. Il nous donnera même un dvd de l’enregistrement! Qu’il est gentil ce Wang-TV! Nous ne pouvons qu’accepter.

Au cours du repas, Du nous demande comment sont les mines de charbon dans notre pays, et nous répondons évidemment que nous n’y connaissons rien. Evan se permet cependant de compléter avec doigté, en précisant que la seule chose que nous savons des mines se limite à un épisode d’Indiana Jones, dans lequel des gentils et des méchants s’échangent des coups de feu. Du répond alors d’un air un peu étonné, mais tout en gardant son sérieux “那跟中国不太一样!” (« Ah… c’est pas tout à fait la même chose en Chine. »).

Nous retournons dans notre chambre, et moins d’une heure après le caméraman vient frapper à notre porte. Wang-TV fait son apparition en nous demandant si nous nous sommes bien reposés, si nous avons pu faire un petit somme. Quel couillon! Ce programme ‘colonie de vacances’ commence à nous gonfler. Mais il faut le faire!

Nous commençons donc cette visite, avec le caméraman, Xiaocun, jeune lobotomisé plein d’enthousiasme. Dès nos premiers mètres, il tourne autour de cette délégations de cyclistes laowai habillés en shorts et T-shirts, pour récupérer les meilleurs moments sous les meilleurs angles. Nous nous en doutons dès le début: plutôt qu’un geste de sympathie pour soit-disant nous remettre plus tard un dvd-souvenir, il s’agit plutôt d’un reportage à repasser en boucle dans les JT de Huafeng TV. Pas facile de trouver de nouveaux sujets de reportages dans une ville d’à peine 30.000 habitants!

La visite commence bizarrement par… les douches des ouvriers. Nous entrons un peu surpris dans ce ‘bitorium’, avec les commentaires de Wang-TV, genre « Bon ben là, ce sont les douches. Les ouvriers s’y foutent à poil pour se nettoyer le zgeg. » Nous allons ensuite dans l’entrée de la mine, où sont distribués aux ouvriers (entre 4.000 et 5.000 y travaillent de manière continue) des appareils permettant de détecter leur position en cas d’effondrement. Nous descendons quelques mètres mais ne pouvons aller plus loin. Trop dangereux, trop profond… 1.200m! Nous allons alors dans le bureau d’un contre-maître qui tente de nous expliquer tout le déroulement de la transformation du charbon, mais ce n’est pas si évident: son accent est à couper au couteau. Il nous emmène pour un bref complément de visite. Le charbon raffiné monte le long de tapis roulants jusque très haut, puis tombe dans un wagon. Nous sommes emmenés ensuite vers la salle de contrôle, puis vers une machine qui ressemble à un accordéon géant dans lequel le charbon est compressé.

Cette visite terminée, nous montons dans une camionnette, toujours avec Wang-TV et son jeune caméraman. Nous descendons devant une place au nom insolite: 和谐广场 (la Place de l’Harmonie). Mais lorsque l’on connaît la Chine, on sait que le terme ‘harmonie’ est récurrent dans le discours du Parti. Wang-TV nous dit fièrement, que tout cela, la place, le jardin situé en contre-bas, et les résidences alentour, ont été construites pour les ouvriers et les retraités de la mine, et que de plus, l’année dernière, pas moins de 22 couples se sont mariés sur cette Place de l’Harmonie.131009-36 Il se permet d’ajouter: “真的很浪漫!” (« C’était vraiment très romantique! »). J’aurais un peu de mal à m’imaginer demander à ma future épouse « Chérie, tu sais que je t’aime. J’ai une surprise pour toi! On va se marier dans un mois avec 21 autres couples sur la Place de l’Harmonie! Alors? Contente? ».

Bref… Nous descendons quelques marches et passons par un petit terrain de verdure et de barre de gymnastique pour les personnes du troisième âge (très fréquent en Chine). La plupart des personnes sont des vieilles et des mères promenant leurs bambins. L’une d’entre elles promène son chérubin en le tenant par un long bout de tissu qui lui sert également de culotte. Au fond, une aire de jeu pour les enfants en bas âge: petit manège et trampoline.

Plus loin encore, un assez grand jardin accueille les vieux retraités de la mine de charbon. En descendant quelques marches, nous voyons quelques uns d’entre eux accoudés à une barrière qui fait le tour d’un petit plan d’eau, au milieu duquel sont dressées (« dressées », c’est le bon terme), 4 statues d’ enfants jouant avec leur tuyau d’arrosage: l’un d’eux pisse, un autre s’astique. Là encore j’ai du mal à imaginer la réunion qui a pu aboutir sur le choix de ces statues… Les membres du conseil municipal se seraient réunis et l’un d’eux auraient sortis « Chers camarades! En ce qui concerne le projet des statues à mettre au milieu du plan d’eau, nous avons deux options: Mao debout le regard tourné vers la mine de charbon, ou bien, 4 gosses à poil qui se tripotent le gland, chacun le leur, évidemment. » ? Les membres du Parti auraient alors, complètement torchés à la fin d’un dîner à la baijiu, choisi la deuxième option? Franchement, j’ai du mal à comprendre…131009-40

Nous traversons ensuite les résidences dédiées aux fidèles ouvriers, dont chaque bâtiment est bien entendu recouvert d’un slogan appelant à travailler dur et à ne pas avoir plus d’un enfant. Nous passons également par une rue, au dessus de laquelle est arborée sans vergogne une banderole: “建设富强民主文明和谐的社会主义现代化国家” (« Construire un pays socialiste moderne, puissant, démocratique, civilisé et harmonieux »). Je sais… Jusqu’ici, c’est déjà très drôle, mais c’est encore loin d’être fini, car cette ville est un concentré d’humour, contrôlé par les meilleurs ‘comiques malgré eux’.

Evan marche en compagnie du caméraman qui lui fait part de sa haine envers les Japonais. Il lui demande alors si lui aussi partage ce sentiment. Ce à quoi Evan répond bien évidemment par la négative. Le jeune lobotomisé est étonné est rappelle à Evan, qui, aux yeux du caméraman, ne semble pas très bien comprendre la gravité de la chose (quel naïf cet Evan!), que les États-Unis et le Japon étaient ennemis durant la guerre. Evan répond que c’est du passé. Xiaocun, qui n’a pas oublié une ligne de ses cours d’histoire, tellement on du les lui faire ressasser, réagit par la phrase: “你永远忘不了过去!” (« On n’oublie jamais le passé! »).

Nous sommes invités dans les bureaux de la chaîne Huafeng-TV. Des bureaux modestes évidemment! Un studio d’enregistrement et deux plages d’enregistrements. On nous présente 3 jeunes filles composant la fine équipe de la chaîne. L’une d’entre elle, on l’aura vite deviné grâce à son physique remarquable qui ne fait que rendre les deux autres encore plus moches, est la présentatrice-vedette de la chaîne. Wang-TV ne tarit pas en compliments à son égard: Mao Dong a remporté le prix de la meilleure présentatrice de je-ne-sais-quel concours obscur qui n’a sûrement aucune valeur. Il couronne également d’éloges toute l’équipe technique dont les membres doivent être omnipotents, étant donné le faible effectif.

Le caméraman met ensuite en route devant nous un des écrans pour, pensons-nous, visionner quelques secondes un petit aperçu de la chaîne. En fait, cela s’avérera être un interminable documentaire sur l’histoire de la ville et sa mine de charbon, en l’honneur du centenaire de cette dernière. La brillante présentation commence sur une chanson riche en émotion… et surtout en humour. Le refrain est grosso modo: “开采光明百年的梦… 百年的爱…” (« Excaver la lumière… Cents ans de rêve… Cent ans d’amour… ») S’ensuit tout un panégyrique du sentiment d’amour, de fraternité, de patriotisme et d’esprit de sacrifice innés des habitants pour leur mine de charbon adorée. La mine de charbon est aux habitants de Huafeng ce que Juliette est à Roméo. L’amour a ses raisons que la Raison ne connaît pas. La citation de Pascal trouve là tout son sens. C’est dans le cœur, dans les tripes, dans la chair. Ça ne s’explique pas. Les habitants de Huafeng n’ont jamais laissé tomber leur mine. Leur mine à eux est toujours resplendissante de santé et de vigueur, et ce malgré toutes les vicissitudes de la vie. Devant l’invasion japonaise, les ouvriers n’ont jamais courbé l’échine, n’ont jamais cessé, ne serait-ce qu’un seul jour, de résister et de combattre face à l’hégémonie de ces diables de Nippons, qui avaient pris le contrôle de leurs tunnels. La Révolution Culturelle a été un désastre, il est vrai, mais la mine a accueilli à bras ouvert le Président Mao qui, en l’espace de 10 ans, a ruiné leur histoire et leur patrimoine. Wang-TV ne manque pas de répété fièrement ce que vient de dire la voix-off du documentaire: “毛主席来过这里!” (« Le Président Mao est venu ici! »).

Filmés pendant que nous visionnons le reportage, nous sommes contraints de gardés notre sérieux et de paraître, comme dirait Philippe, ex-collègue québécois de CCTV, transcendés par la lumière de la vérité. Evan se permet même d’opiner du chef de temps à autre, l’air de dire “原来如此!” (« Ah… C’est donc ça! »). Après avoir tout compris sur l’histoire de cette ville, qui en réalité doit son nom à l’industrie (c’est d’abord la mine Huafeng qui a été crée, puis la ville contruiste autour a pris son nom), Wang-TV nous explique que cette œuvre a nécessité beaucoup de temps, d’efforts et d’heures supplémentaires, et qu’il est on-ne-peut-plus fier du résultat. On ne compte plus les félicitations que la chaîne a reçus suite à sa diffusion, y compris le secrétaire du Parti Yu (于书记), quasiment idolâtré par Wang-TV et le caméraman: “他说话你就能干觉得出来他有多聪明!” (« Quand il parle, on se rend compte tout de suite combien il est intelligent! »). Ce dernier sera d’ailleurs le zhupei du dîner de ce soir. Nous recevons alors la consigne suivante: “跟他说话要小心一点!” (« Avec lui, il ne faut pas dire n’importe quoi! »). Bon, ok, message reçu. Nous sommes même priés de lui dire au cours du repas que nous l’avons vu dans ce superbe documentaire. Cela lui fera plaisir. On est impatient de faire connaissance de l’individu!

Nous faisons ensuite une petite pause photo dans le studio, avant de prendre congé, et de rejoindre la camionnette, direction l’hôtel. Sur le chemin, nous sommes surpris par une chose: le mandarin du chauffeur est quasi-excellent, alors que tous ses supérieurs sont parfois difficiles à décrypter. C’est le monde à l’envers. Alors que nous nous apprêtons à entrer dans le complexe industriel où se trouve l’hôtel, le chauffeur nous parle de cette colline de gangue, et nous dit qu’avant, elle était… 3 fois et demi plus haute!!! Un truc démentiel!!! Puis il nous dit que désormais, une des priorité du gouvernement central est de protéger l’environnement (… après l’avoir bien salopé! Bonne chance, camarade!). Il fait donc un petit détour pour nous emmener vers la partie de l’usine qui fabrique des briques avec le gangue extrait du charbon brut. Puis nous arrivons enfin à l’hôtel.

Mais encore une fois, le répit est de courte durée. A peine une heure plus tard, Wang-TV revient nous chercher pour aller dans le resto luxueux d’hier soir. Nous faisons alors connaissance avec le grand manitou de l’entreprise: le Secrétaire Yu. Et encore une fois, Evan, Andy et moi nous installons autour du zhupei conformément à la tradition locale. Tout de suite, je satisfais hypocritement les désirs de Wang-TV: “下午看一个有关华丰的纪录片的时候看到您了。” (« Tout à l’heure, en regardant un très bon documentaire sur Huafeng, on vous a vu! »). Il semble peu étonné, comme presque blasé qu’on lui répète la même chose à chaque repas. Avant d’entamer le dîner, le Secrétaire Yu prononce une sorte de bénédicité confucéen devant les yeux émerveillé de l’assemblée en extase.

Au cours du repas, il essaie tout d’abord d’être modeste sur le niveau de développement de la Chine: l’habitude en Chine est de commander beaucoup de plats et de picorer tous un peu dedans avec ses baguettes, ce qui n’est pas très hygiénique. C’est pour cela qu’il demande à la charmante serveuse d’apporter des cuillers pour chaque plat (afin que chacun se serve avec, sans plonger ses baguettes pleines de salive dans les plats communs). Mais la serveuse comprend mal le message et n’apporte que trois cuillers qu’elle distribue à nous, hôtes étrangers, qui peut-être ne savons pas nous servir de baguettes. Yu entre alors dans une colère aussi soudaine que violente, et d’un air de mépris pose lui même une des cuillers dans un des plats. Puis il me demande ce que j’aime boire comme alcool: vin, bière ou baijiu. Évidemment, j’opte pour la baijiu. Il me demande combien je peux en ingurgiter. Ne sachant trop que dire, je réponds bêtement: 10 verres. Réaction de rires et d’étonnement.

Evan demande en quoi consiste le rôle de Secrétaire du Parti par rapport à celui de président de la société. Il commence par la phrase: “首先你要知道:中国跟美国故一样!” (« D’abord, tu dois savoir: la Chine et les Etats-Unis, ce n’est pas pareil! ») Ouais, ça, on était un peu au courant mec! Puis il essaie de nous faire croire que le Secrétaire du Parti n’est pas au dessus du président, c’est juste que: “书记管的是公司的文化方面。” (« Le Secrétaire s’occupe de l’aspect culturel de l’entreprise. »). Bon, autrement dit, c’est l’œil du Parti au sein de la société, le garant qui s’assure que tout ce passe bien selon les directives du Saint-Parti. Un double-système qui se retrouve dans tous les échelons en Chine. Dans une municipalité, par exemple: il y a le maire, et le représentant du Parti qui tire les ficelles.

La conversation s’embraye rapidement sur les États-Unis et la France, entre plusieurs gorgées de baijiu. Il me dit qu’il a visité l’Europe, et entre autres la France, Paris, l’Arc de Triomphe! Seulement, il se dit avoir été un peu déçu: “凯旋们那个广场没有天安门广场那么大!” (« La place de l’Arc de Triomphe n’est pas aussi grande que la Place Tian’AnMen! »). Critique qu’il réitère peu de temps après sur l’Italie et la Maison Blanche. “好像世界上最大的广场是天安门广场或者红场!” (« Apparemment, la plus grande place du monde, c’est la Place Tian’AnMen, ou alors la Place Rouge! »). Un esthète, ce Yu!

Plus l’alcool coule, plus la soirée devient cacophonique. Andy et Evan chantent en cœur l’hymne américain, avant que je ne me lève à mon tour pour entonner, en compagnie d’Evan, la Marseillaise. Lorsque l’un des invités chinois vient pour trinquer avec moi, je lui dit: “我们法国人干杯的时候都说‘昂苦类’” (« En France, lorsque l’on finit un verre, on dit ‘ang-ku-lei’ (=enculé) ». Mot que tous reprennent en canon quasi-parfaitement synchronisé, afin de s’en rappeler, au cas où ils auraient l’occasion de réutiliser cette phrase magique autour d’une table franco-chinoise.

Le Secrétaire Yu est impressionné par notre parcours, et nous parle brièvement de son fils qui fait ses études à l’Université Nankai de Tianjin (un des 4 établissements les plus réputés de Chine). Il déplore que ce dernier ne soit pas orienté pas les pays étrangers mais seulement par les métiers de la banque, et il souhaite que celui-ci devienne plus ‘libre’. Le mot ‘liberté’ dans la bouche d’un secrétaire du Parti? On croit rêver! Il nous dit qu’il parlera à son fils des trois jeunes étrangers avec qui il dîne ce soir et qui font le tour de la Chine à vélo, voyage synonyme de ‘liberté’. Il demandera à son fils si lui aussi aurait le cran de faire un tel périple: “你行吗?” (« T’en es capable? »). Je serais son fils, je lui dirais: « Vas te faire mettre et laisse moi faire ce qui me plaît, bordel! ».

Au début du repas, justement, le Secrétaire Yu a demandé à chacun d’entre nous l’âge de notre paternel, ce qui me rappelle que j’ai oublié d’appeler le mien la veille pour lui souhaiter bon anniversaire. Après plusieurs gorgées de baijiu, je m’éclipse alors vers les toilettes pour appeler mes parents, mais l’alcool a déjà commencé son effet. Mon père me dit qu’il a la crève, et je lui dis: « Écoute Johnny, ça ira mieux! ». Résultats des courses: une vingtaine de minutes bourré au téléphone avec mes parents. La conversation s’arrête lorsque j’entends une voix me dire que je n’ai quasiment plus de crédit.

Le dîner quasiment terminé, le Secrétaire Yu nous en sort une dernière pour la route: “你们回了北京别忘给我们打电话让我们放心!” (« De retour à Pékin, passez-nous un coup de fil pour nous rassurer. ») Sachant que nous ne rentrerons pas à Pékin avant 11 mois, est-ce que le Secrétaire Yu va se ronger les ongles pendant tout ce temps, prêt à bondir sur son téléphone pour avoir de nos nouvelles?

Alors que nous sommes complètement torchés, nous rentrons à l’hôtel, je me demande encore comment… A peine arrivé, j’arrive dans la chambre de mes coéquipiers pour arroser Andy avec sa bouteille. Et ce (mais cela, je ne le saurai que le lendemain), sous les yeux interloqués de Wang-TV et de sa caméra; caméra devant laquelle Evan chante, presque tout aussi bourré que moi, une chanson américaine sur les mineurs: « You load sixteen tons, and what do you get? Another day older and deeper in debt… » (« Tu charges 16 tonnes et qu’est-ce que tu obtiens? Tu vieillis encore d’un jour et ta dette s’approfondit… »).

Une fois les Chinois partis, Evan demande à une employée de l’hôtel d’ouvrir ma chambre, lui faisant croire que c’est la sienne. Malgré la chaise que j’ai posée devant ma porte, Evan et Andy réussissent à pénétrer et à inonder ma chambre d’eau: la revanche des Yankees! A peine le temps de réagir qu’ils sont déjà partis. Je referme la porte et la re-barricade avec une chaise et une table. Ma chambre et une piscine et je me casse la gueule 2 ou 3 fois avant de pouvoir regagner mon lit, ou plutôt l’autre lit, car il y a deux lits dans ma chambre et le mien est complètement trempé. Je m’endors en moins de 10 secondes.

 

 

Jour 22 (14/10/09)

Huafeng(华丰)-Qufu(曲阜)

Province du Shandong(山东省)

-47km-

 

Encore bourrés, nous sommes réveillés à 8h pour prendre un petit déjeuner aussi salé que la veille. Lorsque je me lève, c’est Evan qui frappe à ma porte, et c’est la tête dans le cul que je dois enlever les meuble que j’ai déplacés pour bloquer l’entrée à toute attaque sournoise de la part des Ricains. Nous avons une putain d’envie de faire la grasse matinée, mais ce n’est pas au programme. Ce séjour à Huafeng aura été plus éprouvant que toute autre journée de vélo.

Une camionnette nous raccompagne ensuite à l’hôtel pour reprendre nos affaires. Puis elle nous amène ensuite chez Du pour y reprendre nos vélos. C’est complètement détruits que nous faisons nos adieux à la famille Du. Les premiers kilomètres se font un peu en zigzags, bien entendu à cause du taux d’alcool qui reste dans nos veines, mais également à force de rire de toute cette journée folle que nous avons vécu la veille. C’était vraiment une anthologie de blagues. Cette ville est folle!

Nous empruntons les départementales, direction Qufu (曲阜), ville de Confucius où se trouve 孔庙 (le Temple de Confucius), 孔府 (le Palais de Confucius) et 孔林 (le Bois de Confucius), pour nous y reposer. Malheureusement, je détecte encore un problème avec mon vélo: il ne cesse de grincer, notamment lors que je change de vitesse. Je verrai ça à Qufu.

A midi, nous déjeunons dans un restaurant qu’un jeune couple vient visiblement d’ouvrir: les locaux viennent d’être repeints et les meubles sont neufs. Sur le menu: benjidan (笨鸡蛋, mot à mot: œufs de poule idiote). Nous demandons ce que c’est, la patronne répond qu’il s’agit de petits œufs. Evan demande s’il y a des congmingjidan (聪明鸡蛋, œufs de poules intelligents). La patronne ne comprend pas la plaisanterie, et répète que les benjidan sont de petits œufs.

Quelques instants plus tard, nous arrivons à Qufu. 141009-03A l’entrée de la ville, plusieurs vendeurs d’énormes statues: des Confucius, mais aussi des lions et autres symboles de réussite financières destinés aux hôtels et restaurants à travers le pays.

Crevés, nous ne nous aventurons pas vers les points touristiques de la ville. Nous trouvons une auberge de jeunesse, à 140 yuan pour 3 personnes. Un peu cher, mais très propre. Ces derniers jours, nous avons peu dépensés, alors pourquoi pas… Nous passons y toute l’après midi, car il y a un accès wifi. Les vacances sont terminées. L’auberge, quasiment vide, est tranquille. Nous y prenons aussi un dîner à l’occidentale. Omelette espagnole pour Evan et moi, pors pané et frite pour Andy. Nous allons nous coucher vers minuit.

 

 

Jour 23 (15/10/09)

Qufu(曲阜)-Laosengtang(老僧堂)

Province du Shandong(山东省)

-97km-

 

Nous nous réveillons à 7h. Pour ma part, le sommeil n’a pas été très réparateur: toute la nuit, froid et envie de pisser. Mais j’avais la flemme de me lever pour aller pisser et prendre mon sac de couchage. Avant de partir, nous nous engageons à passer les trois prochaines nuits en tente. Evan et Andy font leur séance de pompes et d’abdos, mais les récents efforts ont réveillé chez moi une vieille blessure au cou et à l’épaule. Je me repose. J’essaie de faire une réparation approximative de mon vélo qui grince de temps à autres, sans grand succès. Avec 4 omelettes et quelques tranches de pain grillé chacun dans le ventre, nous reprenons la route.

Près des champs, nous apercevons un certains nombres de banderoles appelant les paysans à ne pas brûler la paille. Elle peut servir à rendre les terres encore plus fertiles, et de toute façon c’est illégal, passible d’amende, et même d’emprisonnement! 151009-03Nous passons également devant une ferme qui vent les fameux benjidan (笨鸡蛋, mot à mot: œufs de poules idiotes). La fermière me dit que les poules sont plus petites (1kg seulement) et, bien entendus, les œufs également. Elle me montre à quoi ressemble les œufs, mais je ne peux voir les poules qui sont parties errer je-ne-sais-où: elles vivent en liberté et ne reviennent à la ferme que pour se nourrir.

Petit à petit, je me rend compte que ma pédale droite fait un bruit de ‘clic’ inhabituel. Décidément, j’ai pas de bol! Mais j’essaie de ne pas y penser. Nous passons par beaucoup de chemins de terre très accidentés et de tout petits villages remplis de messages de propagande pour le respect de la politique de l’enfant unique. Les champs que nous traversons sont vides: la saison du maïs vient de se terminer.

Pour le déjeuner, nous trouvons, non sans mal, un petit village où une habitante propose des plats plus ou moins à la demande (comme cela se fait la plupart du temps dans ces petits villages). Le repas, bon et original, se passe dans son salon. Parmi les plats: poulet en dés aux raisins. Nous demandons à la patronne le nom du village, elle nous répond: Ershilipu (二十里铺, mot à mot ’boutique à 20 li‘, li = unité de mesure équivalent à ½ km). Mais en réalité, le nom est Nianlipu (廿里铺). La patronne ne sait pas prononcer le premier caractère nian (廿, il est vrai, peu utilisé), mais elle sait qu’il signifie ‘20′. Elle le prononce alors ershi (二十), mot courant qui signifie ‘20′. (Difficile à comprendre pour les non-sinisants, je l’avoue…). Pourquoi le village s’appelle ainsi? Tout simplement parce qu’il est situé à 20 li (donc 10 km) de la ville moyenne la plus proche qu’est Jining (济宁). Nous contournons justement cette ville de Jining en passant par d’autres chemins de terre et de caillasses, entre les paysans qui labourent leur terrain et les éleveurs qui font paître leurs chèvres, surveillés parfois pas des bergers allemands. Certains sont vraiment merdiques, avec de la boue mélangée à de la paille: nos garde-boue sont complètement dégueulassés.

Lorsque nous arrivons dans une petite ville, Evan, qui oublie de retirer ses cale-pieds en s’arrêtant, se ramasse la gueule par terre. 151009-18Rien de grave. Nous allons dans une supérette acheter de l’eau, et une nuée de bonnes femmes nous entourent, étonnés de voir des laowai dans leur bled paumés. Elles gémissent même comme des lionnes en chaleur lorsqu’Evan, pour leur faire plaisir, enlève ses lunettes de soleil. Il est tard et nous devons aller rechercher un bois pour installer nos tentes avant le coucher du soleil. Nous allons acheter des fruits en guise de dîner.

A peine un quart d’heure plus tard, Evan, qui suit de très prêt Andy, essaie d’éviter un gros caillou qu’il aperçoit au dernier moment. Il se prend une gamelle, assez méchante… Moi, qui ne suis pas loin derrière lui, parvient à l’éviter de justesse. Jolies blessures au genous et au coude, mais là encore, heureusement, rien de très grave. Un peu de nettoyage, de désinfectant et de pansements font l’affaire. Leçon à retenir: ne pas suivre de trop près le coéquipier situé devant, surtout sur certaines routes, où les paysans font sécher leurs graines de maïs, et délimite leur étalage par de grosses pierres pour ne par que les véhicules ne roulent dessus.

Nous trouvons un bois, pas tellement sauvage, et installons nos tentes. Après un repas fructivore, chacun regagne sa tente à 19h pour se coucher. Il fait déjà nuit.

 

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Written by Alexis in: Alexis, All |

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